Le fric ou l’amour

La tentation, quelle est-elle ? Peut-être celle de la force brute des armes. Le roman de Luc Lang s’ouvre d’ailleurs sur une scène de chasse. François, chirurgien renommé, est également un chasseur émérite. Le cervidé qu’il traque depuis deux ans dans les forêts de Savoie, un 16 pointes, est enfin à portée de carabine. Il vise, hésite, tire. Blesse la bête à la patte. Il retrouve l’animal, l’endort, réussit à la tirer jusqu’au treuil, et de là, dans la boîte de la camionnette. De retour au relais, sa maison de campagne, il hisse le cerf sur la table où il fait habituellement boucherie, opère et relâche sa proie. 

En parallèle, on découvre les liens difficiles qu’il entretient avec chacun des membres de sa famille. Sa femme, Maria, souffre de délire mystique et séjourne régulièrement dans des couvents ou des maisons de retraite. Mathieu, son fils, a abandonné ses études en médecine pour la finance et fraye dans le milieu des opérations occultes, des bandits à cravate, des paradis fiscaux. Mathilde, sa fille, s’est amourachée d’un riche client de Mathieu. Un soir, François entend des coups de feu près du relais. Quelques minutes plus tard, sa fille paniquée frappe à la porte en soutenant un homme blessé, Loïc Tommer, le révolver à la main, qui exige d’être soigné par François. Même si François soupçonne Tommer ne n’être pas net, il n’hésite pas longtemps et prend le parti de sa fille contre celui de la justice. Il va aider. Commence alors une course contre la montre pour faire évacuer le malade vers un hôpital, faire disparaître la voiture criblée de balles. Puis tout dérape dans un scénario apocalyptique.

Le style précis, chirurgical, de Luc Lang, contraste avec la construction du récit, les retours en arrière illustrant la tentation de l’auteur de réécrire l’histoire. Comme chacun pourrait aimer réécrire certains événements de sa vie. Là où nous sommes impuissants, l’auteur se fait plaisir, retourne sur ses pas, propose un glissement dans les pensées, un petit quelque chose qui peut tout changer à la conclusion de l’histoire. 

Extraits

Son fils, à presque 30 ans, affichait une morgue et une assurance toutes fondées sur la puissance de son capital. Son rapport aux choses était dépourvu d’aspérités, lissé, parce que plus rien d’affectif, encore moins de social, ne traversait ses relations. Il était au-delà, entretenant des liens de pure convenance et de politesse creuse, sans incidence sur sa vie propre, posé qu’il était sous un invisible dôme de verre qui assourdissait tout bruit, décolorait toute couleur, affadissait chaque goût, chaque parfum. Toutes les expériences étant à sa portée, duplicables à l’infini, l’argent faisait de lui un immortel hors du temps et de l’histoire, l’emprisonnant dans une atonie qui devenait sa solitude et sa prison. (p. 164)

Les réserves de nourriture s’accumulent dérisoirement dans une bâtisse où il n’y a plus d’enfants, plus de chasseurs ni de chiens, où il n’y a plus d’épousée ni de parents. L’édifice est somptueux, mais le royaume est en ruine, seuls les êtres qui l’habitaient en consacraient la magnificence, il voit le Saint Jérôme de Ribera, assis, tenant un crâne, à moitié nu dans sa toge rouge sur son corps amaigri… François se tient dans une église vice, c’est le vent qui souffle entre ses os. Il baisse la tête, enfouit ses mains dans les poches, se dirige vers la maison, la neige geint sous ses semelles, les trois marches du seuil, il pousse la porte, la lumière du hall veille. (p, 189)

Un des thèmes qui traversent tout le livre : la futilité du fric et de la réussite professionnelle, quand les liens avec les êtres chers s’étiolent. Et si le fric, si la réussite professionnelle en étaient justement la cause ?

Autre point de vue à lire ici.

La tentation a été couronnée du prix Médicis 2019

Luc Lang, La tentation, Stock, 2019, 354 pages

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