Trois formidables lectures

Mon compagnon d’insomnie

Depuis plusieurs mois, Mémoire du feu m’accompagne dans mes insomnies malheureusement plus fréquentes avec la progression de l’âge. Ce livre est un objet étrange et difficile à décrire. Au début, j’ai dû m’accrocher. Ce n’était pas évident d’entrer dans l’univers d’Eduardo Galeano. Mais au fil des pages, je me suis laissée gagner. Disons d’abord qu’il s’agit de trois livres publiés consécutivement entre 1982 et 1986, puis regroupés et enfin traduits de l’espagnol pour notre plus grand bonheur. C’est un bouquin qu’on ne peut dévorer tant sa structure est éclatée et son contenu dense. L’auteur s’est donné comme mission de sauver de l’oubli l’histoire, ô combien tragique, des premiers habitants des Amériques, de 1492 à 1986 ! Pourquoi 1986 ? Parce qu’il faut bien arrêter quelque part, j’imagine. Parce que l’histoire n’a pas de fin.

Mémoire du feu est composé de milliers de fragments très courts (souvent moins d’une page), le plus souvent des portraits de personnages oubliés ou contemporains, extraits de 1063 ouvrages de référence. Ces fragments, tels les points colorés d’une peinture pointilliste, dessinent lentement le contour des nations nombreuses et riches qui furent réduites en esclavage, parquées dans des réserves ou carrément exterminées par les conquérants. Nous sommes témoin des guerres, des révoltes écrasées ou non, des tentatives récurrentes des peuples premiers de redevenir maîtres de leur destin, de l’apparition des premiers bateaux à voile jusqu’aux plus récents soubresauts politiques de l’Amérique latine. De tout temps, l’appât du gain a semé la mort. Malgré la violence de l’histoire, Galeano réussit, de sa plume crue ou poétique, à faire chatoyer la vie qui s’obstine à durer, de l’homme qui s’obstine à danser sur le malheur.

Un échantillon

1795, Quito

Espejo

Il s’est frayé un chemin dans l’histoire en tranchant et en créant. Ses lignes les plus mordantes s’attaquaient au régime colonial et à ses méthodes d’éducation qu’il qualifie d’éducation d’esclaves, et éventraient le style ampoulé des rhéteurs de Quito. […] Il a prédit que l’Amérique serait gouvernée par ceux qui y sont nés. Il a suggéré de lancer le cri d’indépendance dans toutes les vice-royautés et audiences à la fois et que les colonies s’unissent pour devenir des patries, avec des gouvernements démocratiques et républicains. Il était fils d’Indien. […] Il a fondé et rédigé de la première à la dernière page Premicias de cultura, le premier journal de Quito. Il a été directeur de la bibliothèque publique sans jamais toucher le moindre salaire. Accusé de crimes contre le roi et contre Dieu, Espejo a été incarcéré dans une cellule infecte où il est mort de prison. Dans son dernier souffle, il a imploré le pardon de ses créanciers. La ville de Quito n’a pas enregistré, dans le répertoire de ses sommités, la fin de ce précurseur de l’indépendance hispano-américaine qui fut pourtant le plus brillant de ses enfants. (p. 404)

Critique de la Presse

Eduardo Galeano, Mémoire du feu, Lux, 2013, 990 pages

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Celle dont tout le monde parle

BettyBetty… Si vous n’en avez pas encore entendu parler, sachez qu’il s’agit d’un des personnages les plus attachants qu’il m’a été donné de connaître depuis longtemps. Née de mère blanche et de père Cherokee, Betty a 8 ans lorsqu’on fait sa connaissance. Elle vit dans l’Ohio de l’Amérique des années 60, soit à une époque où le racisme s’exprime encore sans complexes et vise autant les Noirs que les Amérindiens à la peau trop foncée. Cependant, le propos ne porte pas seulement sur les tensions raciales, mais sur un monde confiné, celui de la famille Carpenter. Le côté sombre de cette famille émane d’abord du vécu de ses membres. Betty découvre peu à peu des blessures et des drames secrets qui viennent bousculer la sérénité de l’enfance. L’écriture et l’amour infini de son père lui permettront de devenir femme sans perdre confiance en la vie. 

Tiffany McDaniel, jeune auteure américaine, fait preuve d’une maîtrise exceptionnelle de l’art du récit et nous offre un livre à la fois terrible et lumineux. Une lecture mémorable.

Extrait

Je ne voulais pas que le loup en moi soit celui qui se nourrit de colère et de haine, alors je me suis mise à travailler dans le jardin. C’était le seul endroit qui nous donnait, à mon père et à moi, la possibilité de nous retrouver. Nous y travaillions côte à côte. À travers la façon dont nous parlions de la force des tiges et des feuilles, nous parlions de notre force à nous. (p. 519)

Lire la critique de Christian Desmeules dans le Devoir

Prix du roman de la FNAC

Tiffany McDaniel, Betty, Gallmeister, 2020, 716 pages

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Vous avez dit Progrès ?

Nature humaine raconte l’histoire d’un jeune fermier français de 1976 à 1999. En 1976, je m’en souviens parce que j’y étais, la France a subi une sécheresse historique qui avait mis bien des fermiers sur les genoux. En 1999, la nature a de nouveau montré les dents. Des vents extraordinaires, du jamais vu, ont semé la mort et la destruction dans tout le pays, fauchant entre autres des arbres multicentenaires du domaine de Versailles, ce qui avait frappé l’imagination de tous. La tranche de vie d’Alexandre se situe donc entre ces deux catastrophes, l’une annonçant peut-être de l’autre. Mais la vraie catastrophe pour le jeune homme, ce serait plutôt la marche du progrès, l’obligation pour vivre de la terre de toujours plus investir, de se plier aux exigences du marché, et à terme de dénaturer le métier qu’il aime pourtant plus que tout. De plus, la fille dont il tombe amoureux, une grande blonde de l’Allemagne de l’Est qui étudie à Toulouse, est plutôt du genre « globe-trotteuse » humanitaire. Et ses amours à distance s’en vont tranquillement à vau-l’eau. Pour Alexandre, le bogue de l’an 2000 pourrait bien n’être pas celui que tous appréhendent.

Serge Joncour réussit à rendre très concret le drame de tant de fermiers français (et sans doute de ceux de bien d’autres pays occidentaux), l’engrenage de l’endettement, la transformation de la consommation qui pousse à l’industrialisation du métier et à l’appauvrissement de ses artisans. Tout ça sur fond de tensions sociales, de manifestations contre le nucléaire ou le capitalisme, de bombes et d’attentats. Et il sait de quoi il parle, Serge Joncour. Son père a été un de ceux-là et il s’est suicidé.

Extrait

La pénombre gagnait tout. Constanze était si belle, pensa Alexandre, il aimait ses paroles, sa voix, l’accent qui animait son sourire, même quand elle ne parlait pas sa grande bouche dessinait un large contentement universel, un sourire permanent. Ils ne se regardaient pas, ne se cherchaient pas même des yeux, et s’ils se prirent la main, ils eurent tous les deux, au même moment, le même réflexe, c’était moins pour se saisir que pour se rassurer. Parce que, à partir de cet instant-là, ils ne furent plus sûrs de rien, même s’il faisait réellement froid ou pas, tout devint incertain, comme si l’enfance ou l’adolescence venait de les rejeter là, de les projeter sur la plage ultime de l’innocence, celle depuis laquelle on embarque enfin dans sa vie, mais sans vraiment savoir laquelle. S’ils se prirent la main, c’est qu’ils venaient tous deux de tomber de haut. Tous deux, sans rien dire, ils ruminaient leurs liens, tout ce qui les empêchait d’être réellement libres, elle qui se sentait appelée par d’autres pays pour sans cesse fuir le sien, et lui qui se sentait viscéralement attaché à sa terre. (p. 145)

Lire l’article de Manon Dumais dans le Devoir

Prix Femina 2020

Serge Joncour, Nature humaine, Flammarion, 2020, 398 pages

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