Douloureuse mue

Extrait

Deux ans avant qu’il ne quitte la maison, mon père déclara à ma mère que j’étais très laide. Cette phrase fut prononcée à mi-voix, dans l’appartement que mes parents avaient acheté juste après leur mariage au Rione Alto, en haut de San Giacomo dei Capri. Tout est resté figé — les lieux de Naples, la lumière bleutée d’un mois de février glacial, ces mots. En revanche, moi je n’ai fait que glisser, et je glisse aujourd’hui encore à l’intérieur de ces lignes qui veulent me donner une histoire, alors qu’en réalité je ne suis rien, rien qui soit vraiment à moi, rien qui ait vraiment commencé ou vraiment abouti : je ne suis qu’un écheveau emmêlé dont personne ne sait, pas même celle qui écrit en ce moment, s’il contient le juste fil d’un récit, ou si tout n’est que douleur confuse, sans rédemption possible. (p. 11)

Le propos

Ainsi s’ouvre La vie mensongère des adultes d’Elena Ferrante. Giovanna a treize ans le jour où elle entend son père la comparer à sa tante, Zia Vittoria. Jusqu’à ce jour, Giovanna vivait dans l’univers serein de l’enfance, fille unique de parents qu’elle croyait unis, intellectuels aisés installés dans un quartier huppé de Naples. Mais voilà que leur fille adorée commence à éprouver des difficultés inédites à l’école malgré les efforts soutenus qu’elle consacre à ses études si importantes pour eux, tous deux enseignants. 

« Ça n’a rien à voir avec l’adolescence : elle est en train de prendre les traits de Vittoria. » Cette phrase entendue à l’insu des parents provoque chez Giovanna un véritable séisme. Il faut savoir que Vittoria est la sœur abhorrée d’Andrea, le père, qui a coupé toutes relations avec elle et les autres membres de la famille depuis de nombreuses années, avant même la naissance de Giovanna. Ces mots ouvrent une brèche dans laquelle s’engouffrent toutes les certitudes de la jeune fille. Commence alors une période de quête intense fouettée par la rencontre de la tante Zia Vittoria, personnage haut en couleur. Giovanna découvre le milieu dont est issu son père, les quartiers pauvres de Naples, un milieu vivant, mais brutal. Elle noue de nouvelles amitiés, se frotte à la racaille. Elle expérimente, s’initie à une vie moins calfeutrée, plus réelle, à la fois attirante et effrayante.

Le talent de Ferrante

Elena Ferrante nous offre ici un roman intense aux incessants rebondissements des pensées intimes de son héroïne. Pas de meurtre, pas de viol, pas de sang dans cette histoire. Mais trois années d’existence secouée jusqu’à l’insupportable. Une expulsion douloureuse de l’enfance. Comme l’est si souvent le passage de l’enfance à cette entrée dans la vie adulte qu’on appelle l’adolescence. L’auteure excelle dans la capacité à créer des personnages complexes, infiniment nuancés, et si attachants, comme cette Giovanna, sensible et lucide. Si vous avez aimé L’amie prodigieuse, vous adorerez La vie mensongère des adultes.

Le point de vue du Devoir et de La Presse. Une série Netflix est en préparation.

Elena Ferrante, La vie mensongère des adultes, Gallimard, 2019, 404 pages

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