L’amour, la grande affaire de la vie

Il y a longtemps que je n’avais pas lu quelque chose d’aussi beau, d’une poésie et d’une profondeur hors du commun. Beau et déchirant. Ton absence n’est que ténèbres n’est pas le genre de livre dont on tourne les pages en haletant. Il est si dense qu’on sent souvent le besoin de le déposer, de laisser se déposer les mots en soi. On se sent plein, repu. On se sent lourd aussi. Parce que l’auteur, Jon Kalman Stefansson, nous parle de la difficulté de vivre, du destin erratique qui unit les mauvaises personnes, des amoureux qui se rencontrent trop tard ou qui sont confrontés à des obstacles, à des détours. Ça raconte aussi de grandes passions, du genre à éclairer les longues nuits islandaises.

Ça se passe donc en Islande, pays de lave, où moutonnent la lande et la mer. Pays qui bascule invariablement de l’hiver sans matin à l’été sans nuit, des ténèbres à la lumière. Voilà le décor. Et dans ce décor rude et grandiose, se nouent et se dénouent, sur plus d’un siècle, des amours à l’image du pays. Ça commence au 19e siècle, avec Guodridur et Gisli, qui vivent de l’élevage du mouton. Une Guodridur avide de connaissances, autodidacte, qui écrit un article sur les lombrics. Cet article éblouit et émeut le pasteur Petrur, membre du comité directeur d’une revue scientifique islandaise. Et le destin s’en trouve chamboulé… Ça se termine avec Eirikur, son arrière-petit-fils maintenant âgé de 40 ans dont on se demande s’il arrivera à se trouver et à trouver le bonheur? Entre l’arrière-grand-mère et l’arrière-petit-fils, toute une galerie d’êtres marqués par le choix qu’aura fait un jour Guodridur. 

Cette histoire est donc un hymne vibrant à l’amour, à la vie. Mais pas que. C’est aussi un hommage de tous les instants aux textes de chansons qui s’imbriquent dans le récit, parfois comme la seule parole possible, presque tous en anglais, immédiatement suivis de leur traduction française. Dylan, Cohen, Presley, Coltrane, Bowie, pour n’en nommer que quelques-uns. 

Il pleure parce que c’est le printemps

Parce que la vie se réveille après les longs mois d’hiver presque immobiles, lourds de nuit, ponctuées de tempêtes assassines, il pleure parce que la bécassine des marais est revenue avec son bel optimisme, mais parce qu’elle lui semble tellement vulnérable face aux giboulées de pluie, de grêle ou de neige qui ne manqueront pas de s’abattre sur elle. Il pleure parce que, même si la lumière l’emporte pour l’instant, elle redeviendra à nouveau ténèbres, il pleure parce que Halla, sa femme dotée de mains de lumière et d’une bouche très expressives, l’a regardé bizarrement quand il a sellé sa jument et enveloppé ses livres, il pleure parce qu’il a oublié la dernière fois où il a pris l’initiative de la serrer dans ses bras pour l’embrasser, l’étreindre, ou pour lui murmurer une bêtise à l’oreille comme il le faisait si souvent jadis, il y a mille ans, comme on est censé le faire, comme on doit le faire, et plus souvent que souvent, parce que c’est la seule manière de traverser les forêts d’épines de la vie. Il pleure parce qu’il a reçu un pli dans lequel certaines lettres semblaient lui aboyer au visage comme autant de chiens, il pleure parce qu’en ce moment, l’herbe reverdit, les agneaux ne tarderont plus à naître, bientôt, les oiseaux pondront, bientôt, la vie triomphera, il pleure parce que le sol se libère de l’étau du gel et qu’ainsi, il sera plus aisé de creuser des tombes. Il pleure parce que sa belle petite Eva est morte dans ses bras à seulement sept ans, effrayée par la nuit qui l’attendait, mais malgré tout inquiète pour lui. (p. 104)

La construction de l’œuvre est tout à fait singulière, parfois déroutante. Mais il ne faut pas se laisser intimider par les allers-retours de l’auteur dans le temps, par les répétitions, par les invraisemblances occasionnelles. Stefansson nous propose un voyage décousu, à la limite erratique, mais toujours captivant et dans une langue envoûtante et merveilleusement traduite par Éric Boury.

C’est ma première rencontre avec cet auteur, mais quelle belle rencontre!

Jon Kalman Stefansson, Ton absence n’est que ténèbres, Folio Gallimard, 2022, 592 pages


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