Eau

J’écrivais dans un récent article que j’aime l’eau plus que tout, consciente de ne soulever que la goutte d’un sujet vaste comme l’océan. Il faudra un jour que je m’explique. Car plusieurs savent que je ne suis pas faraude dans les rapides ou les vagues trop musclés! Un jour, donc, je parlerai de la rivière de mon enfance, avec ses eaux rougeâtres et tièdes et ses méandres que nous suivions jusqu’à la limite interdite des terres du voisin. J’en dirai les plaisirs de la baignade, son gazouillis infatigable comme écran sonore à nos jeux, ses herbes, ses cailloux, et ses broussailles. Les imageries fantastiques dont elle était le fond de scène.

Je parlerai de toutes ces eaux charrieuses d’émotions. Les eaux d’ici. Les rivières encastrées de végétation du Nouveau-Brunswick où j’ai pêché mes premières truites. Les lacs noirs des Laurentides et de la Côte-Nord qui invitent à la contemplation. Le grand fleuve qui miroite sous le soleil à la hauteur de Port-au-Persil et qui s’élargit à en perdre son nom, à nous perdre en lui, à mesure qu’on descend vers son embouchure. Les eaux du fjord qui pulsent du souffle des baleines.

Et les eaux d’ailleurs. Les eaux agitées du Grand Canal dans lequel tremblotent sans fin les palais vénitiens aux couleurs délavées. Les eaux dormantes des petits canaux tapis dans l’ombre d’un passé glorieux. Le ruban brun du beau Danube bleu qui fait défiler la paisible campagne autrichienne. La Seine, mythique, toute de refrains et d’airs d’accordéons habillée. La Dordogne sur laquelle nous glissons entre ses bras verts et ses vieux châteaux accrochés aux falaises. La Tamise, flegmatique et froide. Le Yangtsé qui charrie dans l’indifférence ses sédiments, ses cadavres et son charbon.

Et les eaux des mers qui remuent leur vague à l’âme, par gros rouleaux dolents ou l’écume à la gueule. Pacifique en colère, embruns de la Côte d’Émeraude bretonne, clapotis des calanques de la côte marseillaise, eaux turquoise et chaudes de la Floride…

Oui, il faudra que je parle de l’eau. Des eaux. Qui reflètent et qui prolongent les eaux secrètes des origines dont nous gardons une éternelle nostalgie.

Le bruit des images (suite)

Dans mon billet du 26 septembre dernier, j’exprimais mon malaise croissant par rapport à l’envahissement de notre quotidien par l’image, mais surtout, le malaise de me sentir ainsi manipulée, désinformée et même dépossédée. Dans le Devoir d’aujourd’hui, je trouve un article très intéressant sur ce thème. L’auteur, Pierre Mouterde, professeur de philosophie au collège Limoilou, prend prétexte du traitement médiatique de la libération des 33 mineurs chiliens pour nous sensibiliser à la réflexion de Guy Debord, penseur et cinéaste français disparu en 1994 et auteur, en 1967, d’un opuscule explosif: La Société du spectacle, ainsi qu’aux thèses qu’il a développées. Voici un extrait de cet article que je vous incite à lire au long en suivant ce lien:  «Car pour lui, s’il devient aujourd’hui si commun de se projeter dans des représentations médiatiques, s’il devient si fréquent de confondre les événements avec leurs images, c’est que nous vivons désormais dans une société qui non seulement se présente, ainsi que l’avait déjà indiqué Marx, comme une “immense accumulation de marchandises”, mais s’annonce aussi — c’est là le nouveau — comme «une immense accumulation de spectacles”. Ce qui fait que, pour Debord, l’univers médiatique d’aujourd’hui est beaucoup plus qu’un ensemble de technologies (radio, télé, Internet, cellulaires, etc.) qu’on aurait inséré entre nous et le monde. Il est beaucoup plus qu’une suite d’images chaque fois plus envahissantes: il est d’abord et avant tout une idéologie et “un rapport social entre des personnes médiatisé par des images”, un rapport qui implique la séparation irrémédiable du spectateur avec ce qu’il contemple et amène ce dernier à voir son vécu “s’éloigner dans une représentation”, de telle sorte qu’elle lui devient totalement étrangère. “Plus il contemple, moins il vit; plus il accepte de se reconnaître dans les images dominantes du besoin, moins il comprend sa propre existence et son propre désir”, conclut Debord, signifiant par là que la société du spectacle se caractérise par un formidable renversement qui conduit à vivre chaque fois plus par procuration, à prendre l’image pour la chose, la représentation pour la réalité, en somme à enfermer la vie réelle des individus et à la capter dans des apparences et des représentations. “La critique qui atteint la vérité du spectacle, écrit-il, le découvre comme la négation visible de la vie; comme une négation de la vie qui est devenue visible”. D’où ces phénomènes de solitude et de séparation d’avec autrui qui sont si caractéristiques de nos sociétés contemporaines. D’où aussi cette interruption de l’échange social que le spectacle ne cesse de renouveler, remplaçant la communication authentique entre individus par le monologue, dissolvant au passage la communauté et le sens critique qui l’accompagne.»

Un songe de pierre et d’eau

J’ouvris un œil. Le train entrait en gare et les passagers, hommes d’affaires, touristes, parents et enfants, s’agglutinaient déjà aux sorties. Je leur emboîtai le pas et me coulai sur le quai, la bouche encore pleine de sommeil. Les coups d’épaule des voyageurs pressés et les bruits qui m’assaillaient, grincements de mécanique, crépitement des chariots sur les pavés, bourdonnement des conversations, me réveillèrent tout à fait. Dans le terminal, je m’immobilisai au cœur de la foule fourmillante et désordonnée. Sans hâte, j’extirpai de ma poche un papier froissé sur lequel était dessiné, avec application et à l’encre rouge, un grand cœur. À l’intérieur du cœur, l’auteur avait tracé un plan sommaire et griffonné ces mots : Hôtel San Marco. Je souris, repliai soigneusement le petit bout de nappe, l’enfouis au fond de ma poche et sortis de la gare.

Au passage des portes, je marquai le pas. Éblouie par le soleil éclatant, je clignai des yeux. Je recevais en plein cœur le paysage qui s’étalait devant moi. Une enfilade de palais aux tons crème, ocres et roses se miraient en tremblotant dans l’eau glauque du  Grand Canal, théâtre d’un trafic intense. Des vaporetti rouillés, poussifs et bondés, des bateaux taxis rutilants, des gondoles noires et laquées, des embarcations à moteur de toute nature s’entrecroisaient en un joyeux ballet aquatique. Je gagnai l’embarcadère et pris un taxi. Le pilote lorgna mon bout de papier et se jeta dans la mêlée. Debout, à l’extérieur de l’habitacle, une main agrippée au bastingage, je cherchais mon souffle. Je m’enivrais du défilé des arcades et des colonnades qui affleuraient l’eau dansante sur fond de mosaïque sonore faite du rugissement des vaporetti s’arrachant au quai, du clapotis des vagues se brisant sur les coques, de notes d’accordéon et de bribes de chansons napolitaines entremêlés. Je buvais ce décor d’opérette en pensant que, derrière sa façade, quelque part, dans cette ville, un homme m’attendait.

Au bout d’un moment, le taxi bifurqua et s’engagea dans une voie étroite et ombragée, ramenant sa vitesse à celle d’un pas d’homme. L’animation jubilatoire du Grand Canal s’était dissoute dans le silence. L’embarcation fendait, dans une torpeur éprouvante, une eau noire et lisse comme de la mélasse qui se plissait dans notre sillage en ondulations lentes et grasses. J’aurais voulu que nous nous envolions et que nous y soyons enfin, mais l’étroitesse et la langueur des lieux contraignaient à la retenue. Amarrés les uns derrière les autres, des petits bateaux rouge vif, bleu ciel, vert pomme, couverts de bâches de toile, dormaient dans la moiteur du midi, tanguant à peine à notre passage. J’inspirai profondément et levai la tête vers la verdure qui, contre toute attente, s’accrochait aux interstices des vieux murs décrépits. Aux fenêtres, des fleurs cherchaient la lumière et des cordes à linge pendaient comme de grands pavois. Et juste au-dessus, la route azurée du ciel resplendissait, pleine de promesses.

À la fin des fins, le taxi se rangea en douceur le long d’un immeuble moutarde sur lequel brillaient en lettres dorées les mots : Hôtel San Marco. Mon sang se figea. J’acceptai la main tendue pour monter sur le quai. Je fouillai fébrilement dans mon sac et payai l’homme qui m’observait d’un air narquois. À la porte de la réception, mon pas hésita. Je me retournai et jetai un coup d’œil sur le canal qui s’évanouissait, au loin, dans une pénombre veloutée. À l’intérieur de l’hôtel, l’auteur d’un cœur tracé sur un bout de papier m’attendait. Je le connaissais si peu… Mais quelque chose me disait que Venise, ce songe de pierre et d’eau, m’invitait à empoigner mon destin et à lui faire la fête. Je saisis la poignée de ma valise et d’une solide poussée de l’épaule, j’ouvris toute grande la porte.

À Gilles

Tu as atteint ce qu’on appelle le grand âge et pourtant tu es resté jeune, si être jeune veut dire aimer et dire, chercher et questionner, avancer malgré la lourdeur du temps qui passe. Tu es fort et fragile. Ton âme n’a pas pris une ride, mais ton corps semble si fatigué par moment. Je ne peux m’empêcher de penser qu’un jour, une foule orpheline suivra ta tombe et je voudrais être de ceux-là, de ce peuple en marche derrière un père qu’il laisse partir à regret.

Je nous regarde, toi dans la lumière, moi dans l’ombre, toi dans l’ombre du personnage dans lequel je t’enferme et moi dans la lumière de tes mots qui me disent. Nous sommes seuls et ensemble, comme dans la vie, dans la cage de nos personnages respectifs. Tu n’es pour moi que ce grand oiseau qui apporte la parole. Ta vie n’existe pas, elle appartient à une autre dimension à laquelle je n’ai pas accès. Et c’est sans doute bien comme ça. Tu fais ton métier qui en est un d’avidité et de générosité, je fais le mien qui est un peu le même. Nous nous rencontrons dans cet espace de lumière. Tu ne me vois pas dans la salle, mais tu sais que j’écoute. Tu entends mes vibrations, mon souffle comme une marée qui gonfle. Moi, je te regarde sans te voir vraiment. Je reçois tes mots, tes personnages, tes espoirs, tes rêves, j’entrevois le monde que tu me dessines. J’applaudis, je t’ai entendu. C’est dans ce curieux échange vibratoire que nous nous rencontrons, que nous nous reconnaissons sans nous connaître.

Plaidoyer pour l’ennui (suite)

J’ai trouvé cet article de Languirand sur le difficile sujet de l’ennui:

« Et si l’ennui, en définitive, était l’écho en nous de la quête d’infini ! On ne soupçonne guère la véritable nature de ce manque, de ce vide, de ce creux que nous éprouvons au fond de l’être… Si on prenait conscience de cette quête du Graal en nous, sans doute cesserions-nous de demander au monde ce qu’il ne peut offrir.

C’est que l’ennui appartient à l’univers du vide. En quoi il représente aussi une condition favorable à la réflexion, à une prise de conscience, à l’éveil. L’ennui devient alors l’occasion de devenir un peu plus cause de soi ».

L’ennui est un sujet difficile à cerner. Il fait partie de notre état d’ambivalence si difficile à supporter. Ce qui fait si mal ferait moins mal si on s’y abandonnait. L’ennui qui nous écrase nous apporterait peut-être un regain de vitalité si on cessait de le combattre. Non que l’ennui soit désirable en soi, mais le fait de s’étourdir ne fait en vérité que nourrir cet ogre insatiable.

Insomnie

La nuit, quand je fais de l’insomnie, des martinets font des arabesques sur mon ciel de lit, lançant leurs cris pointus comme des mots orphelins. Ces mots scintillent un moment, comme des lucioles dans la brunante qui m’enveloppe. Ils s’éteindront dans l’eau noire du sommeil, et au matin, ils n’auront jamais existé. À moins que je ne capte ces lueurs éphémères, signaux du monde ténébreux au-dessus duquel nous marchons, inconscients du trésor, comme les paysans italiens cultivant leur lopin au-dessus d’une Pompéi oubliée.

Plaidoyer pour l’ennui

Eric Schmidt, PDG de Google a étonné bien du monde, écrit Marie-Eve Morasse, auteure d’un article paru dans le bulletin en ligne Technaute.Cyberpresse.ca*. Dans le cadre d’une conférence, l’homme d’affaires a prédit que les voitures seraient éventuellement conduites par des ordinateurs et que Google pourrait trouver ce que vous cherchez sans que vous le lui disiez.

Pour ma part, je ne trouve rien d’extravagant aux visions futuristes que lui suggèrent les plus récents développements technologiques.

« Dans le monde du futur du patron de Google, les humains n’oublient rien, ne sont jamais “seuls, ne s’ennuient jamais et ne sont jamais à court d’idées”, notamment parce que leur ordinateur leur suggère des choses à faire », prévoit-il encore.

Non, il ne m’a pas étonnée, il m’a fait frissonner. Parce qu’il a sans doute raison. Si l’on considère les modifications concrètes dont nous avons été témoins au cours des quinze dernières années, on admettra facilement que nous n’avons rien vu encore. L’avenir prochain nous réserve bien des surprises qu’on voit déjà se profiler.

Vous connaissez peut-être mon penchant pour les gadgets en général, les technologiques en particulier. Il m’arrive même de craindre de devenir technophile-dépendante (si ce n’est déjà fait!). Pourtant, certaines des perspectives évoquées par le grand patron de Google me font froid dans le dos. Tant mieux si on me donne mon congé de conductrice! Mais ne jamais m’ennuyer! Toujours savoir à quoi m’occuper grâce aux bons conseils de mon ordi!!! Mon Dieu, préservez-nous de cette calamité!

J’inscris ici mon plaidoyer pour le droit à l’ennui, celui qui menace quand on risque de se retrouver seul avec soi-même. Et ce face à face nous effraie. Soit on se rencontre et on pénètre le cœur de sa vie, soit on se fuit, se contentant d’en apercevoir les contours.

Je tiens aussi l’ennui pour un moteur de la création. Je joins cette citation de Miguel de Unamuno, extraite de Brouillard :

L’ennui fait le fond de la vie, c’est l’ennui qui a inventé les jeux, les distractions, les romans et l’amour.

Qu’en pensez-vous? S’il faut chasser l’ennui, que ce soit au moins avec un bon livre. On pourrait bien d’ailleurs s’y rencontrer soi-même au détour d’une page…

*http://technaute.cyberpresse.ca du 29 septembre 2010

Il était une fois…

Un certain sentiment de ridicule m’escortait secrètement à cette sortie. Moi, la quasi-sexagénaire, j’allais entendre quatre septuagénaires entonner leur hymne à la nostalgie d’une époque révolue. J’anticipais avec gêne et plaisir le bain de souvenirs dans lequel je m’apprêtais à plonger avec volupté. Car cette musique, c’était toute ma jeunesse, que dis-je, toute ma vie!

D’entrée de jeu, le décor créait l’ambiance : filets de pêche, cage à homard, guitares en abondance, bougie plantée dans une bouteille de chianti. On ne se faisait pas d’illusions, la mémoire venait de reculer son horloge d’un demi-siècle… Ce qui ne dépoussiérait pas ces têtes grises qui détaillaient la mise en scène d’un regard amusé, goguenard ou railleur.

Puis ils sont arrivés, à tour de rôle, humblement, comme timidement, avec leur incontournable guitare et leurs airs impérissables. L’eau m’est montée aux yeux. Mon embarras s’est évanoui.

Bien sûr, la nostalgie était au rendez-vous. Bien sûr, je revivais une jeunesse esquintée sans pitié par le passage du temps. Mais les regrets comptaient pour peu dans les émotions intenses qui m’envahissaient.

Ces chansons qui avaient presque mon âge m’apparaissaient fraîches comme au premier jour, éternellement printanières, en elles, en nous. Et chacune soulevait les réminiscences de centaines d’autres qui résonnaient encore aux quatre coins de la mémoire.

Et ces ambassadeurs de la chanson, ces créateurs de parole, ces porteurs d’histoires, ces hommes sur qui le temps était passé sans les traverser, sans les terrasser, ces gars, eh bien! je les trouvais beaux. On comprenait par les étincelles aux coins des yeux le bonheur qu’ils avaient à être là. Encore. À faire de la musique entre copains. Encore. À partager cette joie avec un public qui avait pris feu. Encore.

Et puis, il y avait les hommes qu’on devinait derrière les artistes, les amitiés derrière les anecdotes, les images que leur complicité faisait lever. Des soirées, des femmes, des enfants, une table, du vin, des rires… et de la musique. Encore.

La boîte à chansons née dans les années cinquante avait posé ses filets de pêche sur toutes les saisons des années 60. Et leurs échos avaient défié un demi-siècle sans se taire, rappelant la fougue d’un peuple qui se levait, qui se disait soudain de mille manières, sur tous les tons, par tant de voix. Toute cette musique évoquait l’avènement de sa foi nouvelle, en soi, dans un pays à sa mesure.

Il y avait de quoi avoir les larmes aux yeux. Je trouvais bon me sentir humaine dans cette célébration d’une jeunesse qui, tout compte fait, survit toujours en moi et d’un pays qui s’entête à animer mes paysages intérieurs.

S’ils passent dans votre coin, ces Moreau, Calvé, Gauthier, Létourneau et tous les autres dont ils portent le flambeau, n’hésitez pas et allez voir, écouter et chanter Il était une fois… la boîte à chansons. Laissez-vous enchanter encore une fois.

 

Le bruit des images

Parfois, j’allume le téléviseur pour m’informer des dernières turbulences de ce monde. À peine a-t-elle entamé la nouvelle que la lectrice disparaît derrière des images censées illustrer son propos. Pareil pour l’expert. Dès qu’il a prononcé quelques mots, on préfère à son visage des projections qui passent et repassent en boucles infernales. Je cherche dans cette obsédante superposition de tableaux le lien réel avec des paroles dont je perds le fil, distraite par ces remous visuels. Nouvelles ou usées, ces scènes ont toujours, et toujours plus, sur moi le même effet. Mon regard erre, mon oreille s’absente. J’éprouve une angoisse. Toute cette agitation sensorielle m’évide la tête. Ou l’image est insignifiante, ou elle frappe dans le plexus solaire. Dans tous les cas, elle fait trop de bruit. Le message se dilue dans l’état d’engourdissement intellectuel qui m’envahit. L’image, supposée valoir mille mots, l’image me vide de mes mots.

Si seules les actualités posaient problème, il n’y aurait pas de quoi s’affoler. Mais il me semble bien que ce ne soit que la pointe de l’iceberg. Que l’image est victime de déprédation. Sous la botte de ceux qui la manipulent, elle distrait et elle dicte. Elle me prive de ma capacité de sentir et de penser, instillant en moi des sens préfabriqués. Elle se multiplie, elle me poursuit, elle m’assaille dans des lieux – gares, autobus, salles d’attente – où, faute d’étourdissements, je pourrais bien me laisser aller à réfléchir, à méditer, à rêver. À passer du temps avec moi-même.

L’agression ultime, je l’ai vécue lors des funérailles d’une amie très chère. Dans la chapelle, sur le mur avant, au-dessus du cercueil, bien en vue, on a eu l’idée d’installer un grand écran et le trait de génie de projeter des scènes bucoliques pendant l’écoute des pièces musicales. Une onde rafraîchissante courait entre les arbres, un ruisseau tombait en cascade sur des roches. J’aime l’eau plus que tout. J’aurais pu me laisser emporter dans l’apaisement et l’espérance que suggéraient ces paysages. Déjà menacée en permanence d’une perte de contact avec le fond douloureux de mon âme, les images cherchaient à m’extraire d’une peine fragile, comme tout ce qui est insupportable. Il m’a fallu fermer les yeux. La musique m’a pénétrée et m’a rendu la liberté de sentir et d’être. D’être dans cette désolation de l’irréversible.

Cette expérience m’a fortement atteinte. L’écran, comme une bête rampante, investissait maintenant les lieux sacrés. Il fallait me rendre à l’évidence que l’image, celle qui est utilisée et manipulée pour distraire et pour dicter, est un bulldozer qui ne reculera devant rien pour aplanir nos paysages intérieurs.

L’humain a peur du silence, celui que rencontre l’oreille, mais surtout, celui sur lequel bute le regard. L’humain a peur de ce qui, montant des profondeurs, demande à se montrer et à se dire. Comme tous, j’ai peur de ces mondes indomptés qui m’habitent. Pourtant, qu’est la vie, sinon la quête sans fin de l’être que nous sommes et qui se réfugie derrière le tumulte de nos existences?

Mon amie est partie…

…comme ça, presque sans prévenir. Presque sans larmes. Sans cracher au ciel. Sans ruer dans les brancards. « Terminus », m’a-t-elle dit. Confiante d’un envers. D’un revers à ce monde féroce. Rassurée qu’on soulage les souffrances et les angoisses insupportables. Sereine. Sans doute a-t-elle connu ses moments de tristesse et de frayeur. Pour ma part, jusqu’à la dernière fois, je ne l’ai vu que sourire.

Le temps d’une dernière fête, d’une dernière étreinte du regard, le temps…

Si peu de temps pour me faire à l’idée de son absence. Si peu de temps pour réaliser que cette amie qui me tenait le cœur au chaud, cette femme qui rendait possible la parole, que cette âme était en fin de course, à bout de souffle, à bout de vie.

Comment se peut-il que cela arrive sans qu’on l’ait vu venir? Savait-elle en quelque par dans les profondeurs de sa chair que le temps fuyait de toute part? Que la cale prenait l’eau par-dessous la mer calme et trompeuse?

Et pour moi qui ne crois en rien, elle est partie sans espoir de retrouvailles dans l’éther ou dans quelque autre dimension. Me reste ma peine. Me reste aussi la mémoire de cette chaleur humaine, de cette confiance du cœur qui me permettait de me reposer sur quelqu’un, le temps d’une rencontre. Me restera la certitude que la quiétude n’existe pas que dans l’amour, mais aussi dans l’amitié et qu’il est de ma responsabilité de la chercher, de la construire. Me restera de beaux et de chauds souvenirs, émanations du passé dont est fait le présent.

Le lac Ferland

Il existe au nord du 50e parallèle, dans l’austère panorama de la Basse-Côte-Nord, un lac unique, unique comme toute chose qu’on aime. C’est le lac Ferland. Sur la carte, on peine à le localiser dans le déchiquètement de terre et d’eau de cette région. Pour l’atteindre, il faut suivre durant plus de 9 heures la rive sinueuse du St-Laurent, de Québec au Havre-St-Pierre. Puis en hydravion, on survole un paysage qui hésite entre taïga et toundra, vaste plaine percée de trous d’eau comme un gilet mité et piquée ici et là de bouquets de conifères. On passe au-dessus de la Romaine, grande et sauvage rivière à saumons en voie d’être harnachée. Puis des lacs et des lacs. Et enfin, le coucou descend pour se poser sur le lac Ferland.
On est maintenant tout fébrile, sur la plage, avec notre barda. On rentre les sacs et les boites dans le camp. On range, on s’installe. Enfin désœuvrés, on s’assoit pour prendre une bière, autour de la table ou dehors : ce sont les moustiques qui décident. À notre insu, le lac entreprend sur nous son travail mystérieux. La respiration ralentit, s’approfondit. On cause, un œil sur l’eau bleue encadrée du vert des épinettes. On ne voit pas que l’eau nous aspire, nous absorbe, nous rappelle aux eaux de nos origines.
Mais la pause dure peu : la pêche nous appâte, nous pousse vers les chaloupes! La surface du lac, lisse ou froissée selon les caprices du vent, donne l’illusion d’une sorte de solidité, de consistance qui nous porte. Face rassurante d’un envers vaguement menaçant.  Nous lançons la ligne. Notre corps capte les vibrations émanant des profondeurs obscures. Et il n’y a plus que cela, cette écoute de quelque chose qui nous prolonge et qui nous reste invisible. Une vigilance tranquille, distraite de brefs instants par les huards qui plongent près de nous, par le vol plané de l’aigle pêcheur, par l’agencement parfait des pierres et des arbustes qui bordent la rive que nous longeons. Mais tout disparaît du moment que la main sent la morsure. Ne reste que ce lien entre nous et le poisson. On ramène la prise avec précaution. Un long moment, celle-ci n’existe que par les secousses sur la ligne. On ramène, on ramène… Puis la bête se profile, encore floue, un dos noir, un éclair d’argent… Le danger imminent lui redonne des forces. Elle se contorsionne et replonge, tentant d’échapper à son destin. De nouveau, on mouline patiemment, gardant la tension sur la ligne. Parfois la bête gagne ce combat et se décroche au dernier moment, parfois elle échoue et on la cueille alors en jubilant.  Et tout recommence jusqu’à ce que les prédateurs heureux que nous sommes regagnent le camp pour lever les filets, préparer le fumet, la sauce au safran, ouvrir la bouteille qui arrosera ces agapes grandioses autour d’une table gondolée, sur des chaises bancales, indescriptible luxe d’un repas gastronomique pris entre amis, dans un camp de fortune, au cœur d’une nature indomptée et majestueuse.
Repus de bonne chair et de grand air, chacun gagne sa couchette tôt et s’enfonce rapidement dans un sommeil profond. Il peut arriver qu’on soit réveillé par le chant tragique des huards, par la pluie sur le toit de tôle, par les craquements de la baraque. On peut entendre le bruit des vagues quand le vent agite le lac. Mais on replonge rapidement dans une torpeur écrasante, comme si toute la fatigue d’une vie nous était tombée dessus à l’instant ou nous avons amerri. Et les longues siestes et les longues nuits se succèdent sans venir à bout de cet immense désir de sommeil. Nous nous doutons bien qu’il se passe quelque chose, que l’eau s’est emparé de nous pour nous laver de toute cette fatigue sédimentée qui nous tire vers le bas comme un lest de plomb.
Il ne finira pas son œuvre, le lac. Il lui faudrait plus de temps, celui de nous débarrasser de tout ce qui mine nos vies : les urgences, les soucis inutiles, les besoins futiles, l’éphémère, le vide, l’absence.  Le temps de nous ensauvager.
C’est pourquoi nous revenons vers nos vies trépidantes en rêvant du prochain séjour, en nous berçant de l’illusion d’un retour possible à l’éden perdu.

Lecture : La convocation de Herta Müller

Je dois d’abord avouer que je ne connaissais aucunement le nom de cette écrivaine, prix Nobel de littérature 2009. Ma mauvaise conscience libérée par cet aveu, je me sens maintenant capable de rendre compte de la lecture de ce livre étonnant.

La convocation… le titre résume le livre. C’est un titre sec, dépouillé, gris. Qui a déjà vu les tristes immeubles de l’ère communiste aura une image de l’atmosphère du livre. De la grisaille, il y en a dans ce livre remarquable. Toute la grisaille du ciel de plomb qui a pesé sur l’Europe de l’Est sous le régime communiste.

L ‘auteure nous faire vivre de l’intérieur la suspicion, la dénonciation, la peur, le désespoir. Pour avoir tenté d’envoyer un message à l’ouest en introduisant des feuillets dans les poches des pantalons qu’elle fabrique, l’héroïne est régulièrement convoquée à des interrogatoires. En se rendant à une énième confrontation, le temps d’un trajet en tramway, elle pense à mille choses, dans le désordre apparent de ses réflexions. Et lentement l’univers terrible de la dictature communiste roumaine apparaît comme un tableau qui ferait penser au Cri de Munch. Par touches successives, l’auteur plante le décor, débrouille les énigmes, donne à voir des scènes presque insoutenables. On comprend pourquoi, dans un tel enfer, tout résistant à la corruption ou à l’extinction de l’âme risque la folie.

C’est donc un livre dur par son propos, exigeant par son style. Mais d’une poésie qui affleure à chaque ligne. Une poésie qui vient de la description minutieuse et personnelle de tout ce que voit et pense la narratrice. Et cette voix étonne, dérange, touche. En voici un extrait:

Le lendemain, le soleil étendit ses doigts vers notre lit, des piqûres de moustiques me démangeaient, deux sur les bras, une sur le front, une autre sur la joue. La veille, Paul avait sombré dans le sommeil à cause del’eau-de-vie, tandis que j’y avais été rapidement entraînée par la fatigue avant l’arrivée du moustique sur moi. J’avais perdu l’habitude, avant de m’endormir, de demander comment on doit tenir sa tête pour qu’elle supporte les jours, parce que je l’ignorais. Se poser cette question pouvait faire oublier comment on s’endort et je n’étais pas sans le savoir. La première semaine après les bouts de papier, quand je fus convoquée trois jours d’affilée, je ne parvins pas à fermer les yeux de la nuit. Mes nerfs devenaient du fil de fer scintillant. Il n’y avait plus ce poids que ma chair aurait dû peser, mais seulement de la peau tendue et de l’air dans les os. En ville, je devais prendre garde à ne pas échapper à moi-même comme le souffle nous échappe en hiver, et à ne pas m’avaler moi-même en baîllant. p. 125

À lire quand le moral est solide.

Herta Müller, La convocation, Paris, Éditions Métailié, 2009, 208 p.

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