Le chant primitif

Un jour, dans une forêt du Maine où j’étais allée faire de la randonnée, j’ai entendu une musique de début du monde. Il faisait nuit noire. J’étais couchée et les enfants dormaient déjà. De l’autre côté de la rivière, des Indiens se sont mis à chanter. Leur tam-tam battait comme un cœur. Je ne comprenais rien à leur langue. Mais cette musique primitive remontée du cœur du continent emplissait la nuit. Des êtres disparus revivaient, le passé se dissolvait dans le présent, les époques perdaient leurs frontières et le monde s’unifiait dans cette musique très douce, ce chant calme et apaisé. J’aurais voulu ne jamais m’endormir tant la beauté du moment m’étreignait.

Si je pouvais prêter la même oreille à la poésie qu’à ce chant qui me remplissait l’âme de joie. Le même accueil qui ne demande rien, qui prend avec bonheur. Il dut y avoir une époque dans ma vie où la voix de ma mère résonnait de la même manière lorsqu’elle chantait pour m’endormir. La voix de ma mère a déjà été une sonorité immémoriale, universelle. Puis les mots sont venus. Que se passe-t-il lorsque du chant si parfait émerge des mots qu’on reconnaît ? Jusqu’à ce moment, il me semble qu’on recevait la sonorité de la vie et comme on prend le lait. Mais avec les premiers mots, apprenons-nous le pouvoir, celui de demander dans le langage de l’autre ? Je ne sais pas, je divague. Ce que je sais, c’est que je voudrais retrouver dans ma vie d’aujourd’hui, dans les mots d’aujourd’hui, quelque chose de ce chant primitif dont je suis inconsolable, ce chant qui était un langage avant que la raison ne le pourrisse.

La fin de la nuit

Saoule de fatigue, une journée de plus dans les reins, je sors du bureau. Dehors, la ville a disparu. Le ciel s’est effondré sur elle. La neige tourbillonnante m’étouffe. Je me rentre le cou dans les épaules et, le capuchon de mon manteau rabattu sur le visage, je me traîne à l’aveuglette vers le bistro voisin. François, le propriétaire, me salue, m’apporte un café noir, comme d’habitude. Perplexe, je regarde dehors. La place, en face du café, s’est évanouie. De temps à autre, une ombre passe, courbée, devant les vitres balayées de rafales, puis est avalée par le blanc et par le mugissement de la bourrasque

Je soupire. La ville est complètement paralysée. Je ne connais personne en ville. Impossible d’atteindre ma banlieue ce soir. Il serait précaire de chercher à me rendre à l’hôtel le plus proche. Et comme si ce n’était pas assez, l’établissement plonge dans le noir. J’entends l’exclamation furieuse de François et les murmures des quelques clients encore attablés. Les minutes de noirceur se prolongent.

Des ombres sortent. François revient avec une bougie. Il m’invite à rester dans le café jusqu’à ce que le temps se calme. Que puis-je faire d’autre? Je le remercie. Il part.

Me voilà seule, appréhendant la traversée en solitaire de cette étrange nuit. Je me cale sur ma chaise et j’observe la rafale qui griffe les carreaux. Peu à peu, le bistro dérive, comme une coquille fonçant dans la blancheur sidérale, dans un froid intergalactique, avec moi dedans. Seule. Je frissonne. Je resserre mon manteau sur ma poitrine, je croise les bras, je tente d’emprisonner la chaleur qui s’enfuit. Rien n’y fait. J’ai froid. J’ai toujours eu froid. Une sensation qui ne dépend pas de la pièce dont je sais l’atmosphère encore chaude. Une froidure qui vient de l’intérieur. Comme si mon sang charriait de la glace. Une impression à la fois étrange et familière. Je connais ce froid. De tout temps. Je suis ce froid. Je ne peux rien contre cette pétrification qui s’opère, encore une fois. Je ne peux que serrer les bras un peu plus fort, fermer les yeux, endurer.

Je suis tellement lasse de me battre contre cette force invisible qui toujours me rattrape. Peu à peu, j’abandonne la lutte, je me laisse aller. Le froid et moi nous interpénétrons comme deux compagnons de misère consentants. Je me livre à sa morsure. Il me tient tout entière dans sa main. Il m’emporte.

Des ombres fantomatiques apparaissent lentement, des ombres blanches dans un désert de glace. Je serre les bras plus fort. Je me fais petite. Ils sont une multitude maintenant, qui m’observent. Immobiles.

Ils m’épient, moi, petite bonne femme, toute raide, toute droite, la gorge nouée, mais les yeux secs. La pièce aux murs blancs est pleine d’ombres qui chuchotent. Les yeux rougis de mon père passent sur moi sans me voir. On me prend par la main. On me fait monter sur le prie-Dieu pour que je puisse voir la femme couchée sur le satin blanc. Ses yeux sont fermés. Mais elle ne dort pas. Je sais qu’elle ne dort pas. Elle s’est enfuie. Elle s’est absentée pour ne plus revenir. Elle est partie voir quelqu’un, que je ne connais pas, dont j’ai oublié le nom, et elle ne reviendra pas. On me l’a expliqué. J’ai froid. Je la touche. Elle a froid elle aussi. On referme le couvercle sur elle. Je voudrais hurler, j’étouffe. Je me tais. Je coule.

Encore une fois, ailleurs, la foule m’enserre, des corps emplissent la grande salle de fête, portés par leurs éclats de voix, de rire. Au centre, comme un roi avec sa reine, un homme dont le regard glisse sur moi sans me voir. Et elle, sa nouvelle femme, dont le regard essaie de me capturer. Un regard blanc comme celui de certains chiens. Je dresse un mur entre elle et moi, un mur de silence et de haine. Elle me lâche, se tourne vers l’homme et l’embrasse. Des applaudissements crépitent dans ma tête comme de la mitraille. Je me tais. Je me barricade à l’intérieur de moi. La lumière crue blanchit les corps et les visages qui bougent autour de moi, indifférents. Et j’ai froid. De toutes mes fibres.

Je dérive encore. Son visage toujours, ses mots crèvent la surface lisse de l’oubli, des bulles de passé qui luttent contre l’anéantissement, qui remontent à la surface de la nuit. Des mains tendues que je refuse, des sourires las dont je me détourne, une larme que je n’ai pu éviter de voir. Son regard de chien posé sur moi, en attente, impuissant. Et moi, dressée comme une statue, dure, gelée. Désespérée. Moi, qui ne sais plus pourquoi je la déteste tant, je les déteste tant tous les deux.

Ils sont morts ensemble, enserrés par la neige, cernés par le froid, par la peur peut-être aussi. La neige leur a servi de drap, et de satin. L’hiver les a surpris, puis terrassés. Leur souvenir s’est dissous dans la beauté d’un paysage de glace et de frimas. Et voilà qu’ils se relèvent, qu’ils rodent comme des ombres dans la rafale qui m’a emportée. Je distingue maintenant avec précision les traits de leur visage. Une émotion monte en moi, dont je connais à peine les contours, que j’ai du mal à identifier. Qui se précise. Qui s’impose. C’est quelque chose qui me griffe et me console à la fois. Une souffrance qui me lacère et me redonne vie. Une source d’eau chaude qui apporte la douleur du dégel. Je m’ennuie… Je m’ennuie d’eux.

Je reste longtemps immobile, fascinée par cette brèche de laquelle la vie sourd à nouveau comme une eau de printemps d’une rivière en dégel . Je reste longtemps les yeux fermés, à penser au temps qui, comme une grande bourrasque, se moquant de moi, a soulevé mes vieilles images, les a dépoussiérées, puis les a restituées à ma mémoire. Changées. Pacifiées.

Lorsque j’ouvre les yeux, la nuit s’est éloignée comme un vaisseau fantôme. Le jour apaisé se lève sur une ville ahurie de neige. Je pousse de l’épaule la porte obstruée. Je sors dans le petit matin d’un monde vierge, encore inhabité. Je fais les premières traces dans la blancheur originelle. Et, comme toute neuve, je marche, frémissante, à la rencontre de ce jour que je n’ai jamais vécu.

Triste farce

Oui, je l’avoue, je regarde Tout le monde en parle, le dimanche soir, sur mon ordinateur, pendant que mon mari s’adonne, de son côté, au plaisir du football. C’est mon moment de rigolade de la semaine. Et parfois d’émotion. Rarement d’écœurement. Mais ce soir, j’ai reçu la chose en pleine gueule.

J’étais allée rejoindre mon homme et admirer les colosses des Steelers, le temps que Jean Charest régurgite ses menteries répétées ad nauseam. Malheureusement, je suis revenue trop vite. Il parlait encore. Parler, est-ce le bon mot? Il radotait, comme un vieux disque qui saute, les arguments mille fois entendus, triste pantalonnade qu’il joue avec l’énergie du désespoir pour nous faire croire à sa bonne foi. Mais avec cette lassitude dans la voix, dans le visage, dans le corps qui se tasse chaque jour un peu plus sur lui-même. Les invités ont martelé les mêmes questions, sur les mêmes sujets – commission d’enquête sur la corruption du monde de la construction, moratoire sur l’exploitation des gaz de schiste –, qui lui sont posées tous les jours, par tous, sauf par les gens de son parti (quoique, dans l’ombre des officines, peut-être y en a-t-il pour oser, parfois, émettre l’ombre du début d’un doute…).

J’avoue avoir éprouvé un malaise de voir un chef d’État se prêter à cet exercice dont le résultat ne pouvait être qu’avilissement. Espérait-il vraiment redorer une image ternie au possible en participant avec une évidente répugnance à ce talk-show?

Une partie importante de la population assiste à cette grand-messe du dimanche soir. Elle est parfaite pour lancer des disques, des livres, des spectacles. Mais les politiciens y ont-ils vraiment leur place? Ne renforcent-ils pas l’impression du public, malheureusement déjà trop ancrée, voulant que tout ce qui est politique ne soit que bouffonnerie? Et le plus souvent une farce mauvaise dont il est le dindon?

Pour couronner le tout, poussant l’abaissement à son comble, le PM s’est incrusté jusqu’à la fin de l’émission, essuyant encore quelques sarcasmes, l’air profondément ennuyé, voire dégoûté.

Ce genre de numéro n’a rien à voir avec un sain exercice d’autodérision. Non. La scène tient de l’aveulissement et de l’imploration de qui ne peut renoncer au pouvoir. Elle serait comique si elle n’était si triste, indigne et déprimante. J’aurais dû rester plus longtemps au salon. J’aurais préféré ne pas assister à cela.

 

Un billet pour le dernier train

On aimerait mieux parler d’autre chose. Ce temps qui file, ce dernier train que nous prendrons tôt ou tard et qui foncera dans la nuit. Destination : nulle part. Le néant.

Pourtant le sujet nous rattrape. On arrête pour un temps de penser courses, travail, sorties, préparatifs de Noël. On prête l’oreille à ces êtres marqués par le destin, souffrants, courageux, qui demandent le droit de mourir dans la dignité, dans l’apaisement des secours de la médecine et de l’amour des leurs. Ils espèrent l’aide d’une main compatissante qui libérera de ses fers un corps qui ne pourra porter l’âme plus loin.

Nous, qui les écoutons dans l’ombre, sommes majoritairement d’accord. Très majoritairement d’accord. Mais ce sont les spécialistes qu’on questionne et qui s’affrontent. Et que disent-ils les experts? Quelques-uns acquiescent, affirment la primauté du choix individuel, proposent des balises. D’autres s’opposent, âprement. Leur principal motif : la peur des dérives, la hantise que le droit de mettre fin, de son libre arbitre, à ce qui ne peut durer cautionne l’élimination des plus vulnérables, de ceux qui n’ont plus de voix et qui pèsent sur le cœur et sur les bourses de la famille, de la société. Nous sentons la terreur des visions apocalyptiques que soulève en eux le débat.

Mais de quoi ont-ils peur au juste? Il faut bien admettre que les dérapages ne dépendent pas des lois. Qu’on pense aux aînés, sujets à la violence dans les mouroirs du grand âge. Qu’on pense encore aux enfants, victimes d’inceste, partout, toujours. Les bourreaux n’attendent aucune permission ou interdiction pour exercer leurs sévices. On pourrait objecter à ces adversaires qu’une loi balisant l’euthanasie volontaire, assortie de solides mécanismes de surveillance, pourrait contrer les velléités de certains d’abréger des vies. Mais il est incontestable que la pulsion de donner la mort ne naîtra pas de l’adoption d’une loi sur l’euthanasie volontaire. Cette pulsion, elle existe déjà. Elle sévit déjà. Tous les jours et de mille manières.

Je crois donc que les craintes des opposants s’ignorent elles-mêmes, qu’elles n’ont pas de fondement logique. C’est la frayeur intrinsèque de l’homme face à la mort qui se cherche un argumentaire. Vertige humain devant son inacceptable finitude.

C’est un dur débat. Regarder dans les yeux ces êtres chers affirmer qu’un jour, qui n’est peut-être pas si lointain, ils demanderont à partir, ils solliciteront notre accord, notre compréhension et notre aide… Penser à notre propre disparition, à notre possible déchéance, à la souffrance et à l’angoisse qui nous étreindra peut-être… Quand? Dans 20 ou 30 ans? Dans 2 ou 3 ans? Demain?

Chose certaine, nous n’échapperons pas à l’inéluctable et rien ne nous garantit une fin douce et sereine. Alors, aussi bien se faire notre propre idée, dicter dès maintenant nos volontés et espérer que nous pourrons, le moment venu, exercer nos choix ou, dans le cas contraire, qu’un être aimant le fera pour nous.

Un grand moment

Nous avons eu l’immense bonheur d’être présents à ce happening organisé par le Devoir pour fêter son centenaire! 100 ans de chansons, toutes nos racines chantantes suspendues sur le fil du temps, avec les branches, et les fleurs, et même les bourgeons les plus neufs.

Des vieilles tounes rythmées de la Bolduc au délire inspiré d’un Bernard Adamus, en passant par nos hymnes country et western, par les chansons éclatées des années 70 et par tout ce qui s’en est suivi, le spectacle nous a fait faire nos gammes d’émotions!

Je ne referai pas la critique du spectacle. Je vous réfère plutôt pour cela aux éditions de la Presse et du Devoir du 26 novembre. Mais je vous dirai que ce fut un grand moment de voir et d’entendre ces quelque 25 artistes faire un amalgame des mélodies et des mots qui constituent la trame de notre identité

À travers cette soirée de bonheur, quelques moments ont pincé encore plus fort ma fibre intime :

  • La présence de deux grandes dames de la chanson, Monique Leyrac et Lucille Dumont qui ont eu droit à une ovation debout;
  • L’interprétation successive et bouleversante dans les deux cas de ce texte de colère noire de Félix dont je n’arrive pas à retrouver le titre… qui dit qu’il part tuer le roi! (si vous voyez de quoi je veux parler, rafraîchissez ma mémoire!)
  • Des voix, des voix, à vous chavirer, des voix d’hommes à l’unisson, a capella, puissantes, habitées : Les Charbonniers de l’enfer, Pierre Flynn, Daniel Boucher…
  • Des voix de femmes aussi : Diane Dufresne, Monique Fauteux, Claire Pelletier…
  • Des moments sublimes : La Manikoutai chantée par Claire Pelletier, frissons, Richard Desjardins et Renée Martel en duo amoureux, re-frissons…

Au-delà du plaisir intense que m’a procuré cette soirée, j’ai vibré sur le fil d’Ariane que tissaient les artistes présents et absents, auteurs, compositeurs et interprètes, dans la quête identitaire d’un peuple qui n’aurait peut-être pas dit son dernier mot (ou son premier OUI). La jeune génération a du chien. Ça me redonne espoir.

L’homme inquiet

C’était sa dernière enquête. C’était d’ailleurs inscrit en petites lettres sous le titre : L’homme inquiet. La dernière enquête de Wallander*. Cruel Henning Mankell!

Si vous ne le connaissez pas, je vous recommande chaudement cet auteur et la série d’enquêtes avec ce détective si attachant : Kurt Wallander. On se prend à aimer ce policier plus humain que nature, intuitif, colérique, tendre et insupportable, en particulier avec sa fille adorée, pas trop en forme, mais se promettant toujours de se mettre à l’exercice. Dans cette neuvième et dernière aventure, l’homme inquiet n’est pas tant l’ancien colonel de la marine suédoise mêlé à une histoire d’espionnage sur fond de guerre froide que Wallander lui-même qui revisite son passé sur fond de nostalgie. L’homme vieillissant (ce sont ses mots, il n’a pourtant que 60 ans!), depuis peu grand-père, fait un bilan lucide et parfois tragique de sa vie. Et il a peur. Comme jamais. De la mort

L’extrême précision des descriptions de Mankell crée une tension qui nous saisit dès le début pour ne plus nous lâcher. On entre pour ainsi dire dans la peau de notre héros (comme ce terme lui convient mal!) et on ressent ses peurs, ses angoisses et son entière focalisation sur la résolution de l’énigme. Le temps de quelque 552 pauvres petites pages qui passent toujours trop vite, nous vivons intimement avec ce fin limier dont on aurait bien aimé suivre la trace encore de nombreuses fois. Sachez cependant que sa fille, Linda, a marché dans les pas de son père le temps d’une enquête (Avant le gel, 2005).

* Tout chaud sorti du Seuil (Policiers), octobre 2010

Le blues de Noël

Quelques brins de neige et ça y est! J’ai le blues de Noël. Une nostalgie qui m’étreint et me tiendra jusqu’au 24 décembre. Mon Noël de grande ne vaudra jamais celui de la petite que j’ai été. Rien à faire. Pareil pour plusieurs d’entre vous, sans doute.

Mon Noël d’enfant… Qu’avait-il de si extraordinaire pour disqualifier celui d’aujourd’hui? Je vous raconte.

D’abord, avant Noël, il y avait la neige qui nous arrivait comme une promesse. La neige qui nous faisait nous jeter dehors comme de jeunes chiots. Dans nos vieux manteaux de laine auxquels elle s’agglutinait, nous nous roulions dans les premiers flocons, rêvant avec impatience des coteaux que nous dévalerions bientôt et des bonshommes dont nous façonnerions les rondeurs. Ces joies comblaient les restrictions de l’avent. La table était moins opulente, mais nous, les enfants, nous ne nous en rendions même pas compte, tout à notre plaisir de l’hiver revenu.

L’hiver, c’était encore le crissement des bottes dans la nuit noire quand nous allions, après souper, jouer à l’étable. Et l’odeur humide de la grange qui s’ouvrait dans un nuage de vapeur. Et les batailles de boules de neige depuis nos fortins précaires. Et les bulles d’air sous la surface gelée de la rivière sur laquelle nous glissions avec des patins trop grands pour nous. C’était la bonne chaleur de la maison et le fumet des plats de maman. Et parfois (et bien plus souvent qu’aujourd’hui), les merveilleuses pannes de courant qui faisaient apparaître les bougies dont la douce lumière dorait les visages autour de la table.

Et tranquillement, sans presque s’annoncer, sauf par les airs traditionnels que nous entendions à la radio, jamais avant décembre, Noël s’approchait à pas feutrés. Et la fébrilité redoublait. Amplifiée par l’émission du Père Noël – le seul et l’unique – et de la jolie Fée des glaces. Un quart d’heure de transe!

Quelques cartes arrivaient par la poste, que l’on plaçait en vue, sur le bord de la fenêtre, seule décoration anticipée. Nos préférences allaient à celles représentant le Père Noël, les anges ou les oiseaux frileux que nous admirions sans nous lasser.

Quelques jours avant la nuit si attendue, maman se mettait à rouler les beignes, les tartes, les pâtés à la viande qu’elle faisait congeler dans une boîte de bois, sur la galerie arrière. Les trous de beigne crus étaient la seule entorse permise à l’interdiction de goûter avant l’heure à ces délices.

Enfin venait le grand soir. Nous connaissions notre seule insomnie de l’année, les yeux ronds, épiant les bruits diffus de la maison. Mais l’endormissement finissait tout de même par avoir raison de nous. Soudain, la lumière s’allumait brusquement et nous bondissions sur nos jambes comme si nous n’étions pas ahuris de sommeil! On nous mettait notre plus jolie toilette et nous descendions rejoindre les grands revenus de la Messe de minuit.

Ce n’est qu’à ce moment que nous découvrions l’immense sapin décoré durant notre sommeil de boules variées, de cheveux d’ange, de glaçons. Sous l’arbre, le village avec ses maisonnettes, posées sur le papier imitant la pierre, éclairées de l’intérieur, la crèche, les bergers, les moutons. Et bien sûr, les cadeaux, mystérieux, affriolants, que nous ne pourrions ouvrir avant le réveillon lequel s’éternisait souvent en raison des deux tablées nécessaires pour nourrir tout le monde.

Enfin, enfin, nous passions au salon et en un rien de temps, chacun recevait ses étrennes. Des présents modestes – une toupie, un livre à colorier, au mieux, une poupée neuve – avec lesquels nous pourrions jouer un peu avant qu’on nous remette au lit, épuisées et repues. La nuit de Noël était finie. Nous avions atteint le point ultime du désir et du plaisir. Dès le lendemain, les émotions reprendraient des proportions supportables. Nous passerions le temps des Fêtes à nous amuser avec nos cousines, découvrant souvent avec une pointe d’envie leurs cadeaux plus nombreux et de plus grandes valeurs que les nôtres, mais avec lesquels elles nous laisseraient jouer entre les glissades et les parties de cartes.

Qu’avait-il de particulier, mon Noël? Il s’approchait sans se disperser, économisant les rappels de sa venue imminente pour provoquer cette montée de fièvre qui est l’essence même du plaisir. Il était marqué de rites immuables, il se préservait dans sa durée, il donnait après avoir privé, il mêlait le profane et le sacré. Il avait un caractère magique.

Tout ce que je retrouve difficilement dans ce cirque qui commence dès novembre dans les Centres commerciaux et qui s’étire sur deux mois, dans la surabondance des repas de fêtes, dans le naufrage du mystère et des traditions, dans l’essoufflement des courses et des sorties.

Je rêve de m’encabaner dans un chalet entouré de sapins enneigés et d’y recréer l’intensité de ces moments, avec les enfants et les petits-enfants, avec juste ce qu’il faut de cadeaux pour faire briller les yeux des petits. Et nous leur lirions des contes avant de les coucher. Et nous ferions bombance en jasant jusqu’à très tard, avant de nous endormir dans le grand silence de la forêt.

Utopie sans doute… Peut-être faut-il se résigner à ce que les bonheurs d’enfant ne survivent pas au passage du temps.

Et vous, qu’en pensez-vous? Racontez-moi donc, pour me consoler, votre plus beau Noël.

À lire sur La plume des autres

Je vous invite à consulter la section La plume des autres, sur mon blog. Deux poèmes très touchants y ont été déposés par Cathy et Diane. Décidément, le deuil sous toute ses formes est un grand inspirateur. La poésie est souvent alors la forme qui se présente à nous pour exprimer ce qui ne peut se dire autrement.

L’ogre

Laurence tremblait un peu lorsqu’elle s’avança devant le groupe pour lire sa composition. Louiselle, sa maîtresse, l’avait convaincue que son texte intéresserait beaucoup les élèves de sa classe de 6e et, qui sait, qu’il pourrait les aider à combattre les ogres. La fillette prit une grande inspiration et s’élança, la voix chevrotante :

« Croyez-vous aux ogres? Moi, oui. Parce que j’en ai connu un. Il n’était ni géant, ni affreux. Son front n’était pas percé d’un œil unique, ni ses oreilles débordantes de poils noirs et drus. Non, il ressemblait aux hommes ordinaires, à papa, à tonton Claude, au grand frère de mon amie Léa. Alors comment ai-je compris que, malgré les apparences, il appartenait à une race monstrueuse? Je vais vous le dire, mais ne le répétez pas, parce que je n’en ai jamais rien révélé à personne.

Il s’appelait Julien et c’était l’ami de maman. Bien sûr, je suppose que ma mère ignorait que Julien faisait partie de la famille des ogres. Quand je me couchais, ils venaient tous deux me souhaiter une bonne nuit et de beaux rêves. Je serrais le toutou si doux que Julien m’avait offert en cadeau et je m’endormais. Un soir, maman étant sortie, Julien est venu seul me border. C’est ce jour-là que j’ai su. Il s’est mis à parler une langue inconnue d’une voix méconnaissable, grinçante, insupportable. Dans ma chambre, la lumière est devenue tout rouge et le corps de Julien entouré d’un halo noir. Ses yeux se sont injectés de sang. Ses mains tendues ont lancé des cordes qui m’ont ficelée au lit et un bâillon qui m’a muselée. J’étais terrifiée et je me suis mise à pleurer. Le rire de Julien a éclaté comme un barrissement d’éléphant tandis qu’un gong résonnait de coups étourdissants. Dans ce vacarme d’enfer, les ongles de Julien se sont allongés jusqu’à devenir des griffes et ont pénétré ma poitrine. Je n’ai pas vu la suite parce que j’ai fermé les yeux. J’avais trop mal. Mais je sais qu’il a mangé un morceau de mon cœur. Ensuite, je suis tombée dans les pommes.

Le lendemain, maman est venue me réveiller. À la vue de tout ce sang, je pensais qu’elle comprendrait, qu’elle chasserait Julien et qu’elle me cajolerait, qu’elle me rassurerait. Mais non. Il n’y avait pas de sang. Il s’était miraculeusement volatilisé. Je lui révélai la vraie nature de Julien. Elle éclata de rire et me pressa de me lever pour ne pas être en retard à l’école. J’insistai. Elle se fâcha. Désespérée, je pensai que Julien lui avait peut-être déjà dévoré le cœur sans qu’elle ne le sache.

Chaque fois que maman sortait le soir, l’ogre pénétrait dans ma chambre et l’univers chavirait dans une orgie de bruit et de fureur, sans que personne ne semble se rendre compte de mon drame. Pourtant, quand je me brossais les dents le matin, je voyais bien mon visage pâle et mes yeux cernés. Et je constatais bien que ma jupe voulait tomber parce que mon corps grignoté de l’intérieur rapetissait à vue d’œil. J’avais peur de mourir et qu’on m’enterre sous le pommier, comme mon chien Pusasak, que maman avait fait tuer à cause des allergies de Julien.

Or un soir de tourmente, je crus entendre une voix dominer le tumulte. Une voix m’appelait par mon nom. Et j’aperçus, sur l’étagère, les pages du Petit Poucet tourner par elles-mêmes et s’arrêter sur celle qui représentait l’enfant chaussé des bottes de Sept Lieus. Le Petit Poucet me regardait et me faisait signe de le rejoindre. Et subitement, mes liens se défirent, je me sentis toute légère et comme transparente. Et tandis que je voyais l’ogre poursuivre son carnage sur mon corps blême, l’autre moi, insouciant, volait dans la pièce, elfe invisible. Je pensai que j’étais peut-être morte. Mais au matin, je constatai que j’étais toujours vivante, que maman était toujours aveugle et que Julien avait, comme d’habitude, repris son apparence normale.

À partir de ce jour-là, dès que l’ogre pénétrait dans ma chambre, je m’envolais. Je pouvais même entrer dans mes livres et rendre visite à tous mes copains qui me regardaient, amusés, et m’envoyaient la main. Et une nuit où mon bourreau paraissait plus vorace que jamais, m’étant enfuie dans le premier livre venu, j’eus la surprise de me retrouver assise à une table avec Alice. C’était ma meilleure amie et j’étais émerveillée de pouvoir enfin lui parler. Je voulus lui raconter mes malheurs, mais elle m’arrêta dès les premiers mots. Elle savait ; elle avait tout vu. Puisque maman semblait sourde et aveugle, Alice me demanda pourquoi je n’avais jamais conté mon histoire à ma maîtresse qui m’aimait beaucoup. Et là-dessus elle me quitta en coup de vent pour suivre un lapin qui passait par là.

Le lendemain, avant de rentrer à la maison, tremblante, je fis part à Louiselle des visites nocturnes du monstre. Elle m’écouta attentivement et m’assura qu’elle allait tenter de faire quelque chose pour m’aider. Pourtant, le soir même, l’ogre revint et j’eus plus de mal que d’habitude à m’envoler. Mon corps-oiseau voleta sans but, un peu triste, incapable de choisir une destination où m’évader.

Quelques jours passèrent, sombres, comme tous les autres. Puis, un matin, à l’heure du petit déjeuner, on frappa avec force à la porte. Un géant hirsute s’encadra dans l’ouverture, plongeant le vestibule dans l’obscurité. Sans dire un mot, il laissa tomber sa main énorme sur l’épaule de Julien qui se mit à trembler comme une feuille. Puis, il l’emporta. Je n’osai pas questionner maman qui était toute pâle, mais, stupéfaite, j’avais bien reconnu Agrid, le protecteur d’Harry. Je crois qu’Agrid a dû livrer l’ogre aux créatures terribles qu’il élève avec amour dans la forêt interdite, car je ne le revis jamais. Lorsque j’eus bien compris qu’il ne viendrait plus me ronger le cœur, je réalisai une envolée mémorable, ma dernière, vers le Pays des merveilles pour aller dire merci à Alice. »

Laurence leva son visage tout rouge vers les élèves qui avaient écouté son histoire dans un silence total. Ils la regardaient, les yeux ronds, l’air tout drôle. Soudain, au fond de la classe, Mireille éclata en sanglots.

Yourcenar, la magnifique

Je viens de terminer la lecture de Bibi de Victor-Levy Beaulieu, un roman époustouflant dont je vous reparlerai bientôt. Mais en attendant, je vous suggère une oeuvre qui date mais qui n’a pas pris une ride.

Quel bonheur intense que la découverte des Nouvelles orientales de Marguerite Yourcenar, recueil vieux de plusieurs décennies et pourtant frais comme un matin d’été ! Quel souffle et quelle plume chez cette grande académicienne !

Paru en 1938 et retouché en 1963, le recueil se compose de 9 nouvelles dont plusieurs logent en réalité à l’enseigne du conte, comme en fait mention Yourcenar en post-scriptum. En effet, dans plusieurs de ces textes, batifolent fées et néréides, nymphes et déesses, jouisseuses et immorales, s’ingéniant à contrarier les velléités d’ordre et de pureté de certains représentants de la race humaine pour le plus grand plaisir de tous les autres. Lorsque n’y rodent pas des êtres surnaturels, Yourcenar met en scène des humains plus grands que nature, porteur d’une puissance d’amour qui les fait cousins des héros homériques, « un sourire en plus ».

Prise comme un tout, cette œuvre de Yourcenar semble vouloir combler un fossé entre l’être humain et son environnement, entre l’homme et lui-même. Elle tente une réconciliation entre l’humain et la nature, notamment en racontant « comment Wang-Fô fut sauvé » en pénétrant à l’intérieur même du paysage qu’il avait peint, dans cette représentation qu’on disait plus belle que nature et qui n’était que le reflet de la capacité du vieux peintre de voir la beauté en toute chose. De même, dans toutes les nouvelles, la nature – la mer, la montagne, les arbres, les saisons – est présente, vivante. L’ordre humain et l’ordre matériel s’interpénètrent comme deux réalités interdépendantes et indissociables. Ainsi, « Marko charmait les vagues », les Néréides sont l’incarnation de la chaleur de l’été, les Nymphes habitent le creux des arbres. Puisant aux mythes et légendes éternels, Yourcenar fait toucher du doigt la fracture intime de l’humain, la frayeur que lui inspire son propre désir sans cesse combattu, ce qui fait dire au Sage que « Nous sommes tous incomplets » et que le malheur de la pauvre Kâli dont on a greffé la tête sur un corps étranger n’est qu’une « Erreur dont nous sommes tous une part. » Et ce désir, cet amour, Yourcenar lui attribue une dimension telle qu’une mère donnera du lait à son fils au-delà de sa propre mort, qu’une femme se précipitera sans le vide avec, dans son tablier, la tête de son amant décapité, que des hommes ayant connu ses douceurs en perdront la raison et qu’un sourire fleurira sur les lèvres d’un supplicié pour qui le désir est la plus douce torture.

Le recueil se termine sur une notre pessimiste, comme si Yourcenar désespérée de ses semblables, faisait dire au triste Cornélius Berg que si Dieu est le peintre de l’univers, quel malheur qu’il « ne se soit pas borné à la peinture des paysages ».

L’écriture de Yourcenar est éblouissante. Chaque page recèle des merveilles d’élégance, de simplicité et de justesse. Ainsi, le vieux peintre « s’emparait des aurores et captait le crépuscule », la maîtresse de Marko « frottait d’huile son corps glacé par les baisers mous de la mer » et Kostis le Rouge « était de ceux qui préfèrent à tout la saveur de l’air libre et de la nourriture volée ».

Les Nouvelles orientales de Yourcenar nous proposent un voyage de recréation du monde, entre l’Adriatique et la mer de Chine, dans un univers parfumé, fascinant et mystérieux, mais moins que dans la géographie accidentée de l’âme humaine.

 

Un trip sans fumée

Les chefs-d’œuvre ne sont pas toujours nos premiers choix de lecture. C’est une chance, sinon, nous serions vite à court. Ils sont rares, c’est vrai, mais ils font peur aussi. J’en ai toute une liste en réserve dont je diffère la lecture sans arrêt. Mais voilà que le hasard d’une bibliothèque m’a mis entre les mains Cent ans de solitude de Gabriel García Márquez. Et je vous le recommande.

Fresque foisonnante, monde multicolore et grouillant, épopée teintée d’humour, Cent ans est un livre déroutant au départ, mais pour peu qu’on s’abandonne à la douce folie de l’auteur, on ne pourra le lâcher sans l’avoir terminé.

L’action (et croyez-moi, il y en a!) se passe à Mocondo, village isolé d’Amérique latine. Nous sommes témoins de la naissance, de la croissance et de la prospérité, de la décadence et enfin de la disparition de ce village qui ne cesse d’évoquer d’autres lieux connus de ce continent. Sur une durée de cent ans, c’est également une lignée, et pas n’importe laquelle, la lignée fondatrice du village, qui suit la même trajectoire. Il n’y a qu’un pas à franchir pour appliquer ce destin à toute l’humanité et à son petit village, la planète…

Cette famille, les Buendia, tourne en rond sur fond de solitude, semblant ne rien apprendre d’une génération à l’autre, reproduisant les mêmes erreurs qui les mèneront à leur perte.

Ainsi résumé, on pourrait craindre une lecture morbide et déprimante. Or il n’en est rien en raison du génie de Márquez. Son imagination débridée, son humour subtil et omniprésent ainsi que le recours au réalisme merveilleux rendent digeste l’insupportable et nous permet de relativiser le tragique de la condition humaine. Vraiment, par moment, la relation des incessants malheurs de la famille Buendia est très réjouissante. Et tout cela, tracé par une plume somptueuse, que ce soit dans les formules courtes et percutantes : « Aureliano Buendia comprit que le secret d’une bonne vieillesse n’était rien d’autre que la conclusion d’un pacte honorable avec la solitude. », ou dans des descriptions riches et pleines : « À ces mots, Fernanda sentit une brise légère et lumineuse lui arracher les draps des mains et les déplier sur toute leur largeur. Amaranta éprouva comme un frissonnement mystérieux dans les dentelles de ses jupons et voulut s’accrocher au drap pour ne pas tomber, à l’instant où Remedios-la-belle commençait à s’élever dans les airs. Ursula, déjà presque aveugle, fut la seule à garder suffisamment de présence d’esprit pour reconnaître la nature de ce vent que rien ne pouvait arrêter, et laissa les draps partir au gré de cette lumière, voyant Remedios-la-belle lui faire des signes d’adieu au milieu de l’éblouissant battement d’ailes des draps qui montaient avec elle, quittaient avec elle le monde des scarabées et des dahlias, traversaient avec elle les régions de l’air où il n’était déjà plus quatre heures de l’après-midi, pour se perdre à jamais avec elle dans les hautes sphères où les plus hauts oiseaux de la mémoire ne pourraient eux-mêmes la rejoindre. »

Mais la lecture de ce roman n’est pas que facile. Le réalisme merveilleux, ces libertés prises sur la crédibilité des événements, comporte pour bien des lecteurs à l’esprit cartésien, moi au premier chef, une difficulté certaine. La découverte des tapis volants par les habitants du village, le spectacle de la montée au ciel de Remedios-la-belle, ou la queue de cochon du dernier-né de la lignée, tout cela déstabilise. Alors qu’on se prenait à croire aux personnages, Márquez nous secoue et semble nous dire : « Eh! Eh! Réveillez-vous, tout ça n’est que fiction! » Peut-être veut-il nous rappeler que ce monde qui semble fictif existe bel et bien, autour de nous, en nous, et importe plus que ce qui est écrit? N’empêche que le réveil est brutal. On aime bien croire que les personnages des romans sont vrais, on aime bien croire que ce qui est réaliste est plus vrai que ce qui est merveilleux ou fantastique. Mais la fiction, c’est toujours de la fiction, n’est-ce pas?

Peut-être aussi est-ce le propre du chef-d’œuvre de nous laisser dans l’ambivalence. Les œuvres majeures sont exigeantes et l’effort nous rebute. Nous demandons le plus souvent à la lecture de nous distraire, pas de nous bousculer, pas de nous forcer à réfléchir. Mais il n’est sans doute pas mauvais, de temps en temps, de prendre le risque de s’abandonner à la plume débridée des ces faiseurs de monuments et à l’ébranlement de nos petites idées propres et bien classées.

Vraiment, Cent ans de solitude, c’est un trip qui n’a pas besoin de fumée!

La rivière

Sur la rivière qui traverse la terre familiale, ton père a construit un pont de ciment pour faciliter le passage de la machinerie. Cet ouvrage crée un bassin où les enfants aiment à s’ébattre lors des chaudes journées d’été. Les grandes, chargées de ta surveillance, t’ont assise dans l’eau peu profonde. Tu regardes de loin leurs jeux, tu entends leurs cris, leurs rires au milieu des jets d’eau qu’embrase le soleil d’après-midi. On t’a oubliée. Hors de la petite prison de ton parc de bois que les grandes n’ont pas voulu trainer, le monde est soudain immense autour de toi. Alors, tu veux ramper vers leur plaisir, vers ce soleil qui se brise en fragments de lumière dans les éclaboussures de leurs jeux. Tu bascules dans l’eau tiède qui bientôt t’enveloppe et te coupe le souffle. Soudain, des mains te saisissent et t’extirpent de cet univers étrange. Des cris éclatent dans tes oreilles. Des voix qui chicanent et te font peur. La baignade est finie. La plus grande t’a posée sur sa hanche et te ramène vers la maison d’un pas plein de colère, terrorisée à l’idée qu’elle aurait pu avoir laissé se noyer l’avant-dernière. Cette anecdote, tu l’as souvent entendu raconter. Mais, pour la première fois aujourd’hui, elle prend une nouvelle dimension. Tu regardes avec tristesse cette marmaille laissée à elle-même – la plus grande n’a pas dix ans – qui déjà n’a plus droit à l’insouciance des jeux. Tes grandes sœurs te portent comme un fardeau. Chaque petite qui arrive leur vole un peu plus leur enfance. Et la révolte ne fait pas partie des possibles. Alors, elles te ramènent à la maison en se reprochant elles-mêmes d’avoir été trop paresseuses pour apporter ce parc de bois qu’elles peinent à soulever. Comment leur en vouloir d’avoir mis ta vie en danger? C’est des parents dont il faudrait condamner la négligence. Mais de ça, tu n’en es plus capable. Ta colère d’enfant contre la dureté de ton père, ta colère d’adulte contre l’absence de ta mère, se sont dissoutes dans l’indulgence qui t’est venue pour toi-même, avec le temps, avec les peines.

Malgré la crainte que tu as gardée de l’eau, tu as pourtant le souvenir d’avoir pataugé dans cette onde rougeâtre et tiède des jours entiers lorsque tu as été assez grande pour y descendre. La rivière passe derrière la maison au pied des écarts où l’on jette les ordures de cuisine, puis elle bifurque pour contourner le jardin et, après un dernier méandre, elle remonte vers sa source mystérieuse en coupant les terres interdites des voisins. Ces courbes créent de minuscules plages de sable, terrain de construction de ponts et de tunnels précairement façonnés de brindilles, de cailloux, de boue : merveilleux travaux d’ingénierie qu’avec une vieille boite de conserve rouillée tu alimentes en eau. C’est ainsi que les mains plongées dans ces éléments primordiaux, tu procèdes à ta création du monde.

Ailleurs, le courant lave la berge et découvre une roche lacérée sur laquelle la pluie laisse des flaques d’eau. Accroupie au bord de l’eau, tu traques les petits poissons que tu attrapes dans la nasse de tes mains refermées et que tu déposes dans ces mares. Lorsque tu es lassée, tu oublies là tes petits prisonniers qui sèchent sous le soleil assassin.

Cette rivière, tu l’as remontée, explorée, tu en connais chaque courbure, chaque caillou, chaque roseau qui la borde. Tu reviens inlassablement y laver ton ennui. Récemment, tu es retournée sur la terre de ton enfance pour y semer ton potager. En descendant le coteau, tu l’as soudain aperçue qui bondissait, abondante et rapide, sous le ciel clair de mai. Tu t’es immobilisée, en proie à un vertige. Des décennies plus tard, tu la retrouvais intacte. Comment nommer cette impression fugace, ce sentiment d’un retour aux sources, de retrouvailles avec un cours d’eau qui avait joué dans ta vie, dans ta survie peut-être même, un rôle plus grand que nature? Qu’avait représenté pour toi cette eau tiède, fidèle? Quelle faim avaient assouvie sa caresse, sa musique? À quelle grandeur presque humaine avais-tu élevé cette présence fluide arrosant ta vie plantée en terres arides? Car pour la joie d’une rivière, il y avait tant de désert en toi.

(extrait)

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