L’ogre

Laurence tremblait un peu lorsqu’elle s’avança devant le groupe pour lire sa composition. Louiselle, sa maîtresse, l’avait convaincue que son texte intéresserait beaucoup les élèves de sa classe de 6e et, qui sait, qu’il pourrait les aider à combattre les ogres. La fillette prit une grande inspiration et s’élança, la voix chevrotante :

« Croyez-vous aux ogres? Moi, oui. Parce que j’en ai connu un. Il n’était ni géant, ni affreux. Son front n’était pas percé d’un œil unique, ni ses oreilles débordantes de poils noirs et drus. Non, il ressemblait aux hommes ordinaires, à papa, à tonton Claude, au grand frère de mon amie Léa. Alors comment ai-je compris que, malgré les apparences, il appartenait à une race monstrueuse? Je vais vous le dire, mais ne le répétez pas, parce que je n’en ai jamais rien révélé à personne.

Il s’appelait Julien et c’était l’ami de maman. Bien sûr, je suppose que ma mère ignorait que Julien faisait partie de la famille des ogres. Quand je me couchais, ils venaient tous deux me souhaiter une bonne nuit et de beaux rêves. Je serrais le toutou si doux que Julien m’avait offert en cadeau et je m’endormais. Un soir, maman étant sortie, Julien est venu seul me border. C’est ce jour-là que j’ai su. Il s’est mis à parler une langue inconnue d’une voix méconnaissable, grinçante, insupportable. Dans ma chambre, la lumière est devenue tout rouge et le corps de Julien entouré d’un halo noir. Ses yeux se sont injectés de sang. Ses mains tendues ont lancé des cordes qui m’ont ficelée au lit et un bâillon qui m’a muselée. J’étais terrifiée et je me suis mise à pleurer. Le rire de Julien a éclaté comme un barrissement d’éléphant tandis qu’un gong résonnait de coups étourdissants. Dans ce vacarme d’enfer, les ongles de Julien se sont allongés jusqu’à devenir des griffes et ont pénétré ma poitrine. Je n’ai pas vu la suite parce que j’ai fermé les yeux. J’avais trop mal. Mais je sais qu’il a mangé un morceau de mon cœur. Ensuite, je suis tombée dans les pommes.

Le lendemain, maman est venue me réveiller. À la vue de tout ce sang, je pensais qu’elle comprendrait, qu’elle chasserait Julien et qu’elle me cajolerait, qu’elle me rassurerait. Mais non. Il n’y avait pas de sang. Il s’était miraculeusement volatilisé. Je lui révélai la vraie nature de Julien. Elle éclata de rire et me pressa de me lever pour ne pas être en retard à l’école. J’insistai. Elle se fâcha. Désespérée, je pensai que Julien lui avait peut-être déjà dévoré le cœur sans qu’elle ne le sache.

Chaque fois que maman sortait le soir, l’ogre pénétrait dans ma chambre et l’univers chavirait dans une orgie de bruit et de fureur, sans que personne ne semble se rendre compte de mon drame. Pourtant, quand je me brossais les dents le matin, je voyais bien mon visage pâle et mes yeux cernés. Et je constatais bien que ma jupe voulait tomber parce que mon corps grignoté de l’intérieur rapetissait à vue d’œil. J’avais peur de mourir et qu’on m’enterre sous le pommier, comme mon chien Pusasak, que maman avait fait tuer à cause des allergies de Julien.

Or un soir de tourmente, je crus entendre une voix dominer le tumulte. Une voix m’appelait par mon nom. Et j’aperçus, sur l’étagère, les pages du Petit Poucet tourner par elles-mêmes et s’arrêter sur celle qui représentait l’enfant chaussé des bottes de Sept Lieus. Le Petit Poucet me regardait et me faisait signe de le rejoindre. Et subitement, mes liens se défirent, je me sentis toute légère et comme transparente. Et tandis que je voyais l’ogre poursuivre son carnage sur mon corps blême, l’autre moi, insouciant, volait dans la pièce, elfe invisible. Je pensai que j’étais peut-être morte. Mais au matin, je constatai que j’étais toujours vivante, que maman était toujours aveugle et que Julien avait, comme d’habitude, repris son apparence normale.

À partir de ce jour-là, dès que l’ogre pénétrait dans ma chambre, je m’envolais. Je pouvais même entrer dans mes livres et rendre visite à tous mes copains qui me regardaient, amusés, et m’envoyaient la main. Et une nuit où mon bourreau paraissait plus vorace que jamais, m’étant enfuie dans le premier livre venu, j’eus la surprise de me retrouver assise à une table avec Alice. C’était ma meilleure amie et j’étais émerveillée de pouvoir enfin lui parler. Je voulus lui raconter mes malheurs, mais elle m’arrêta dès les premiers mots. Elle savait ; elle avait tout vu. Puisque maman semblait sourde et aveugle, Alice me demanda pourquoi je n’avais jamais conté mon histoire à ma maîtresse qui m’aimait beaucoup. Et là-dessus elle me quitta en coup de vent pour suivre un lapin qui passait par là.

Le lendemain, avant de rentrer à la maison, tremblante, je fis part à Louiselle des visites nocturnes du monstre. Elle m’écouta attentivement et m’assura qu’elle allait tenter de faire quelque chose pour m’aider. Pourtant, le soir même, l’ogre revint et j’eus plus de mal que d’habitude à m’envoler. Mon corps-oiseau voleta sans but, un peu triste, incapable de choisir une destination où m’évader.

Quelques jours passèrent, sombres, comme tous les autres. Puis, un matin, à l’heure du petit déjeuner, on frappa avec force à la porte. Un géant hirsute s’encadra dans l’ouverture, plongeant le vestibule dans l’obscurité. Sans dire un mot, il laissa tomber sa main énorme sur l’épaule de Julien qui se mit à trembler comme une feuille. Puis, il l’emporta. Je n’osai pas questionner maman qui était toute pâle, mais, stupéfaite, j’avais bien reconnu Agrid, le protecteur d’Harry. Je crois qu’Agrid a dû livrer l’ogre aux créatures terribles qu’il élève avec amour dans la forêt interdite, car je ne le revis jamais. Lorsque j’eus bien compris qu’il ne viendrait plus me ronger le cœur, je réalisai une envolée mémorable, ma dernière, vers le Pays des merveilles pour aller dire merci à Alice. »

Laurence leva son visage tout rouge vers les élèves qui avaient écouté son histoire dans un silence total. Ils la regardaient, les yeux ronds, l’air tout drôle. Soudain, au fond de la classe, Mireille éclata en sanglots.

Yourcenar, la magnifique

Je viens de terminer la lecture de Bibi de Victor-Levy Beaulieu, un roman époustouflant dont je vous reparlerai bientôt. Mais en attendant, je vous suggère une oeuvre qui date mais qui n’a pas pris une ride.

Quel bonheur intense que la découverte des Nouvelles orientales de Marguerite Yourcenar, recueil vieux de plusieurs décennies et pourtant frais comme un matin d’été ! Quel souffle et quelle plume chez cette grande académicienne !

Paru en 1938 et retouché en 1963, le recueil se compose de 9 nouvelles dont plusieurs logent en réalité à l’enseigne du conte, comme en fait mention Yourcenar en post-scriptum. En effet, dans plusieurs de ces textes, batifolent fées et néréides, nymphes et déesses, jouisseuses et immorales, s’ingéniant à contrarier les velléités d’ordre et de pureté de certains représentants de la race humaine pour le plus grand plaisir de tous les autres. Lorsque n’y rodent pas des êtres surnaturels, Yourcenar met en scène des humains plus grands que nature, porteur d’une puissance d’amour qui les fait cousins des héros homériques, « un sourire en plus ».

Prise comme un tout, cette œuvre de Yourcenar semble vouloir combler un fossé entre l’être humain et son environnement, entre l’homme et lui-même. Elle tente une réconciliation entre l’humain et la nature, notamment en racontant « comment Wang-Fô fut sauvé » en pénétrant à l’intérieur même du paysage qu’il avait peint, dans cette représentation qu’on disait plus belle que nature et qui n’était que le reflet de la capacité du vieux peintre de voir la beauté en toute chose. De même, dans toutes les nouvelles, la nature – la mer, la montagne, les arbres, les saisons – est présente, vivante. L’ordre humain et l’ordre matériel s’interpénètrent comme deux réalités interdépendantes et indissociables. Ainsi, « Marko charmait les vagues », les Néréides sont l’incarnation de la chaleur de l’été, les Nymphes habitent le creux des arbres. Puisant aux mythes et légendes éternels, Yourcenar fait toucher du doigt la fracture intime de l’humain, la frayeur que lui inspire son propre désir sans cesse combattu, ce qui fait dire au Sage que « Nous sommes tous incomplets » et que le malheur de la pauvre Kâli dont on a greffé la tête sur un corps étranger n’est qu’une « Erreur dont nous sommes tous une part. » Et ce désir, cet amour, Yourcenar lui attribue une dimension telle qu’une mère donnera du lait à son fils au-delà de sa propre mort, qu’une femme se précipitera sans le vide avec, dans son tablier, la tête de son amant décapité, que des hommes ayant connu ses douceurs en perdront la raison et qu’un sourire fleurira sur les lèvres d’un supplicié pour qui le désir est la plus douce torture.

Le recueil se termine sur une notre pessimiste, comme si Yourcenar désespérée de ses semblables, faisait dire au triste Cornélius Berg que si Dieu est le peintre de l’univers, quel malheur qu’il « ne se soit pas borné à la peinture des paysages ».

L’écriture de Yourcenar est éblouissante. Chaque page recèle des merveilles d’élégance, de simplicité et de justesse. Ainsi, le vieux peintre « s’emparait des aurores et captait le crépuscule », la maîtresse de Marko « frottait d’huile son corps glacé par les baisers mous de la mer » et Kostis le Rouge « était de ceux qui préfèrent à tout la saveur de l’air libre et de la nourriture volée ».

Les Nouvelles orientales de Yourcenar nous proposent un voyage de recréation du monde, entre l’Adriatique et la mer de Chine, dans un univers parfumé, fascinant et mystérieux, mais moins que dans la géographie accidentée de l’âme humaine.

 

Un trip sans fumée

Les chefs-d’œuvre ne sont pas toujours nos premiers choix de lecture. C’est une chance, sinon, nous serions vite à court. Ils sont rares, c’est vrai, mais ils font peur aussi. J’en ai toute une liste en réserve dont je diffère la lecture sans arrêt. Mais voilà que le hasard d’une bibliothèque m’a mis entre les mains Cent ans de solitude de Gabriel García Márquez. Et je vous le recommande.

Fresque foisonnante, monde multicolore et grouillant, épopée teintée d’humour, Cent ans est un livre déroutant au départ, mais pour peu qu’on s’abandonne à la douce folie de l’auteur, on ne pourra le lâcher sans l’avoir terminé.

L’action (et croyez-moi, il y en a!) se passe à Mocondo, village isolé d’Amérique latine. Nous sommes témoins de la naissance, de la croissance et de la prospérité, de la décadence et enfin de la disparition de ce village qui ne cesse d’évoquer d’autres lieux connus de ce continent. Sur une durée de cent ans, c’est également une lignée, et pas n’importe laquelle, la lignée fondatrice du village, qui suit la même trajectoire. Il n’y a qu’un pas à franchir pour appliquer ce destin à toute l’humanité et à son petit village, la planète…

Cette famille, les Buendia, tourne en rond sur fond de solitude, semblant ne rien apprendre d’une génération à l’autre, reproduisant les mêmes erreurs qui les mèneront à leur perte.

Ainsi résumé, on pourrait craindre une lecture morbide et déprimante. Or il n’en est rien en raison du génie de Márquez. Son imagination débridée, son humour subtil et omniprésent ainsi que le recours au réalisme merveilleux rendent digeste l’insupportable et nous permet de relativiser le tragique de la condition humaine. Vraiment, par moment, la relation des incessants malheurs de la famille Buendia est très réjouissante. Et tout cela, tracé par une plume somptueuse, que ce soit dans les formules courtes et percutantes : « Aureliano Buendia comprit que le secret d’une bonne vieillesse n’était rien d’autre que la conclusion d’un pacte honorable avec la solitude. », ou dans des descriptions riches et pleines : « À ces mots, Fernanda sentit une brise légère et lumineuse lui arracher les draps des mains et les déplier sur toute leur largeur. Amaranta éprouva comme un frissonnement mystérieux dans les dentelles de ses jupons et voulut s’accrocher au drap pour ne pas tomber, à l’instant où Remedios-la-belle commençait à s’élever dans les airs. Ursula, déjà presque aveugle, fut la seule à garder suffisamment de présence d’esprit pour reconnaître la nature de ce vent que rien ne pouvait arrêter, et laissa les draps partir au gré de cette lumière, voyant Remedios-la-belle lui faire des signes d’adieu au milieu de l’éblouissant battement d’ailes des draps qui montaient avec elle, quittaient avec elle le monde des scarabées et des dahlias, traversaient avec elle les régions de l’air où il n’était déjà plus quatre heures de l’après-midi, pour se perdre à jamais avec elle dans les hautes sphères où les plus hauts oiseaux de la mémoire ne pourraient eux-mêmes la rejoindre. »

Mais la lecture de ce roman n’est pas que facile. Le réalisme merveilleux, ces libertés prises sur la crédibilité des événements, comporte pour bien des lecteurs à l’esprit cartésien, moi au premier chef, une difficulté certaine. La découverte des tapis volants par les habitants du village, le spectacle de la montée au ciel de Remedios-la-belle, ou la queue de cochon du dernier-né de la lignée, tout cela déstabilise. Alors qu’on se prenait à croire aux personnages, Márquez nous secoue et semble nous dire : « Eh! Eh! Réveillez-vous, tout ça n’est que fiction! » Peut-être veut-il nous rappeler que ce monde qui semble fictif existe bel et bien, autour de nous, en nous, et importe plus que ce qui est écrit? N’empêche que le réveil est brutal. On aime bien croire que les personnages des romans sont vrais, on aime bien croire que ce qui est réaliste est plus vrai que ce qui est merveilleux ou fantastique. Mais la fiction, c’est toujours de la fiction, n’est-ce pas?

Peut-être aussi est-ce le propre du chef-d’œuvre de nous laisser dans l’ambivalence. Les œuvres majeures sont exigeantes et l’effort nous rebute. Nous demandons le plus souvent à la lecture de nous distraire, pas de nous bousculer, pas de nous forcer à réfléchir. Mais il n’est sans doute pas mauvais, de temps en temps, de prendre le risque de s’abandonner à la plume débridée des ces faiseurs de monuments et à l’ébranlement de nos petites idées propres et bien classées.

Vraiment, Cent ans de solitude, c’est un trip qui n’a pas besoin de fumée!

La rivière

Sur la rivière qui traverse la terre familiale, ton père a construit un pont de ciment pour faciliter le passage de la machinerie. Cet ouvrage crée un bassin où les enfants aiment à s’ébattre lors des chaudes journées d’été. Les grandes, chargées de ta surveillance, t’ont assise dans l’eau peu profonde. Tu regardes de loin leurs jeux, tu entends leurs cris, leurs rires au milieu des jets d’eau qu’embrase le soleil d’après-midi. On t’a oubliée. Hors de la petite prison de ton parc de bois que les grandes n’ont pas voulu trainer, le monde est soudain immense autour de toi. Alors, tu veux ramper vers leur plaisir, vers ce soleil qui se brise en fragments de lumière dans les éclaboussures de leurs jeux. Tu bascules dans l’eau tiède qui bientôt t’enveloppe et te coupe le souffle. Soudain, des mains te saisissent et t’extirpent de cet univers étrange. Des cris éclatent dans tes oreilles. Des voix qui chicanent et te font peur. La baignade est finie. La plus grande t’a posée sur sa hanche et te ramène vers la maison d’un pas plein de colère, terrorisée à l’idée qu’elle aurait pu avoir laissé se noyer l’avant-dernière. Cette anecdote, tu l’as souvent entendu raconter. Mais, pour la première fois aujourd’hui, elle prend une nouvelle dimension. Tu regardes avec tristesse cette marmaille laissée à elle-même – la plus grande n’a pas dix ans – qui déjà n’a plus droit à l’insouciance des jeux. Tes grandes sœurs te portent comme un fardeau. Chaque petite qui arrive leur vole un peu plus leur enfance. Et la révolte ne fait pas partie des possibles. Alors, elles te ramènent à la maison en se reprochant elles-mêmes d’avoir été trop paresseuses pour apporter ce parc de bois qu’elles peinent à soulever. Comment leur en vouloir d’avoir mis ta vie en danger? C’est des parents dont il faudrait condamner la négligence. Mais de ça, tu n’en es plus capable. Ta colère d’enfant contre la dureté de ton père, ta colère d’adulte contre l’absence de ta mère, se sont dissoutes dans l’indulgence qui t’est venue pour toi-même, avec le temps, avec les peines.

Malgré la crainte que tu as gardée de l’eau, tu as pourtant le souvenir d’avoir pataugé dans cette onde rougeâtre et tiède des jours entiers lorsque tu as été assez grande pour y descendre. La rivière passe derrière la maison au pied des écarts où l’on jette les ordures de cuisine, puis elle bifurque pour contourner le jardin et, après un dernier méandre, elle remonte vers sa source mystérieuse en coupant les terres interdites des voisins. Ces courbes créent de minuscules plages de sable, terrain de construction de ponts et de tunnels précairement façonnés de brindilles, de cailloux, de boue : merveilleux travaux d’ingénierie qu’avec une vieille boite de conserve rouillée tu alimentes en eau. C’est ainsi que les mains plongées dans ces éléments primordiaux, tu procèdes à ta création du monde.

Ailleurs, le courant lave la berge et découvre une roche lacérée sur laquelle la pluie laisse des flaques d’eau. Accroupie au bord de l’eau, tu traques les petits poissons que tu attrapes dans la nasse de tes mains refermées et que tu déposes dans ces mares. Lorsque tu es lassée, tu oublies là tes petits prisonniers qui sèchent sous le soleil assassin.

Cette rivière, tu l’as remontée, explorée, tu en connais chaque courbure, chaque caillou, chaque roseau qui la borde. Tu reviens inlassablement y laver ton ennui. Récemment, tu es retournée sur la terre de ton enfance pour y semer ton potager. En descendant le coteau, tu l’as soudain aperçue qui bondissait, abondante et rapide, sous le ciel clair de mai. Tu t’es immobilisée, en proie à un vertige. Des décennies plus tard, tu la retrouvais intacte. Comment nommer cette impression fugace, ce sentiment d’un retour aux sources, de retrouvailles avec un cours d’eau qui avait joué dans ta vie, dans ta survie peut-être même, un rôle plus grand que nature? Qu’avait représenté pour toi cette eau tiède, fidèle? Quelle faim avaient assouvie sa caresse, sa musique? À quelle grandeur presque humaine avais-tu élevé cette présence fluide arrosant ta vie plantée en terres arides? Car pour la joie d’une rivière, il y avait tant de désert en toi.

(extrait)

Eau

J’écrivais dans un récent article que j’aime l’eau plus que tout, consciente de ne soulever que la goutte d’un sujet vaste comme l’océan. Il faudra un jour que je m’explique. Car plusieurs savent que je ne suis pas faraude dans les rapides ou les vagues trop musclés! Un jour, donc, je parlerai de la rivière de mon enfance, avec ses eaux rougeâtres et tièdes et ses méandres que nous suivions jusqu’à la limite interdite des terres du voisin. J’en dirai les plaisirs de la baignade, son gazouillis infatigable comme écran sonore à nos jeux, ses herbes, ses cailloux, et ses broussailles. Les imageries fantastiques dont elle était le fond de scène.

Je parlerai de toutes ces eaux charrieuses d’émotions. Les eaux d’ici. Les rivières encastrées de végétation du Nouveau-Brunswick où j’ai pêché mes premières truites. Les lacs noirs des Laurentides et de la Côte-Nord qui invitent à la contemplation. Le grand fleuve qui miroite sous le soleil à la hauteur de Port-au-Persil et qui s’élargit à en perdre son nom, à nous perdre en lui, à mesure qu’on descend vers son embouchure. Les eaux du fjord qui pulsent du souffle des baleines.

Et les eaux d’ailleurs. Les eaux agitées du Grand Canal dans lequel tremblotent sans fin les palais vénitiens aux couleurs délavées. Les eaux dormantes des petits canaux tapis dans l’ombre d’un passé glorieux. Le ruban brun du beau Danube bleu qui fait défiler la paisible campagne autrichienne. La Seine, mythique, toute de refrains et d’airs d’accordéons habillée. La Dordogne sur laquelle nous glissons entre ses bras verts et ses vieux châteaux accrochés aux falaises. La Tamise, flegmatique et froide. Le Yangtsé qui charrie dans l’indifférence ses sédiments, ses cadavres et son charbon.

Et les eaux des mers qui remuent leur vague à l’âme, par gros rouleaux dolents ou l’écume à la gueule. Pacifique en colère, embruns de la Côte d’Émeraude bretonne, clapotis des calanques de la côte marseillaise, eaux turquoise et chaudes de la Floride…

Oui, il faudra que je parle de l’eau. Des eaux. Qui reflètent et qui prolongent les eaux secrètes des origines dont nous gardons une éternelle nostalgie.

Le bruit des images (suite)

Dans mon billet du 26 septembre dernier, j’exprimais mon malaise croissant par rapport à l’envahissement de notre quotidien par l’image, mais surtout, le malaise de me sentir ainsi manipulée, désinformée et même dépossédée. Dans le Devoir d’aujourd’hui, je trouve un article très intéressant sur ce thème. L’auteur, Pierre Mouterde, professeur de philosophie au collège Limoilou, prend prétexte du traitement médiatique de la libération des 33 mineurs chiliens pour nous sensibiliser à la réflexion de Guy Debord, penseur et cinéaste français disparu en 1994 et auteur, en 1967, d’un opuscule explosif: La Société du spectacle, ainsi qu’aux thèses qu’il a développées. Voici un extrait de cet article que je vous incite à lire au long en suivant ce lien:  «Car pour lui, s’il devient aujourd’hui si commun de se projeter dans des représentations médiatiques, s’il devient si fréquent de confondre les événements avec leurs images, c’est que nous vivons désormais dans une société qui non seulement se présente, ainsi que l’avait déjà indiqué Marx, comme une “immense accumulation de marchandises”, mais s’annonce aussi — c’est là le nouveau — comme «une immense accumulation de spectacles”. Ce qui fait que, pour Debord, l’univers médiatique d’aujourd’hui est beaucoup plus qu’un ensemble de technologies (radio, télé, Internet, cellulaires, etc.) qu’on aurait inséré entre nous et le monde. Il est beaucoup plus qu’une suite d’images chaque fois plus envahissantes: il est d’abord et avant tout une idéologie et “un rapport social entre des personnes médiatisé par des images”, un rapport qui implique la séparation irrémédiable du spectateur avec ce qu’il contemple et amène ce dernier à voir son vécu “s’éloigner dans une représentation”, de telle sorte qu’elle lui devient totalement étrangère. “Plus il contemple, moins il vit; plus il accepte de se reconnaître dans les images dominantes du besoin, moins il comprend sa propre existence et son propre désir”, conclut Debord, signifiant par là que la société du spectacle se caractérise par un formidable renversement qui conduit à vivre chaque fois plus par procuration, à prendre l’image pour la chose, la représentation pour la réalité, en somme à enfermer la vie réelle des individus et à la capter dans des apparences et des représentations. “La critique qui atteint la vérité du spectacle, écrit-il, le découvre comme la négation visible de la vie; comme une négation de la vie qui est devenue visible”. D’où ces phénomènes de solitude et de séparation d’avec autrui qui sont si caractéristiques de nos sociétés contemporaines. D’où aussi cette interruption de l’échange social que le spectacle ne cesse de renouveler, remplaçant la communication authentique entre individus par le monologue, dissolvant au passage la communauté et le sens critique qui l’accompagne.»

Un songe de pierre et d’eau

J’ouvris un œil. Le train entrait en gare et les passagers, hommes d’affaires, touristes, parents et enfants, s’agglutinaient déjà aux sorties. Je leur emboîtai le pas et me coulai sur le quai, la bouche encore pleine de sommeil. Les coups d’épaule des voyageurs pressés et les bruits qui m’assaillaient, grincements de mécanique, crépitement des chariots sur les pavés, bourdonnement des conversations, me réveillèrent tout à fait. Dans le terminal, je m’immobilisai au cœur de la foule fourmillante et désordonnée. Sans hâte, j’extirpai de ma poche un papier froissé sur lequel était dessiné, avec application et à l’encre rouge, un grand cœur. À l’intérieur du cœur, l’auteur avait tracé un plan sommaire et griffonné ces mots : Hôtel San Marco. Je souris, repliai soigneusement le petit bout de nappe, l’enfouis au fond de ma poche et sortis de la gare.

Au passage des portes, je marquai le pas. Éblouie par le soleil éclatant, je clignai des yeux. Je recevais en plein cœur le paysage qui s’étalait devant moi. Une enfilade de palais aux tons crème, ocres et roses se miraient en tremblotant dans l’eau glauque du  Grand Canal, théâtre d’un trafic intense. Des vaporetti rouillés, poussifs et bondés, des bateaux taxis rutilants, des gondoles noires et laquées, des embarcations à moteur de toute nature s’entrecroisaient en un joyeux ballet aquatique. Je gagnai l’embarcadère et pris un taxi. Le pilote lorgna mon bout de papier et se jeta dans la mêlée. Debout, à l’extérieur de l’habitacle, une main agrippée au bastingage, je cherchais mon souffle. Je m’enivrais du défilé des arcades et des colonnades qui affleuraient l’eau dansante sur fond de mosaïque sonore faite du rugissement des vaporetti s’arrachant au quai, du clapotis des vagues se brisant sur les coques, de notes d’accordéon et de bribes de chansons napolitaines entremêlés. Je buvais ce décor d’opérette en pensant que, derrière sa façade, quelque part, dans cette ville, un homme m’attendait.

Au bout d’un moment, le taxi bifurqua et s’engagea dans une voie étroite et ombragée, ramenant sa vitesse à celle d’un pas d’homme. L’animation jubilatoire du Grand Canal s’était dissoute dans le silence. L’embarcation fendait, dans une torpeur éprouvante, une eau noire et lisse comme de la mélasse qui se plissait dans notre sillage en ondulations lentes et grasses. J’aurais voulu que nous nous envolions et que nous y soyons enfin, mais l’étroitesse et la langueur des lieux contraignaient à la retenue. Amarrés les uns derrière les autres, des petits bateaux rouge vif, bleu ciel, vert pomme, couverts de bâches de toile, dormaient dans la moiteur du midi, tanguant à peine à notre passage. J’inspirai profondément et levai la tête vers la verdure qui, contre toute attente, s’accrochait aux interstices des vieux murs décrépits. Aux fenêtres, des fleurs cherchaient la lumière et des cordes à linge pendaient comme de grands pavois. Et juste au-dessus, la route azurée du ciel resplendissait, pleine de promesses.

À la fin des fins, le taxi se rangea en douceur le long d’un immeuble moutarde sur lequel brillaient en lettres dorées les mots : Hôtel San Marco. Mon sang se figea. J’acceptai la main tendue pour monter sur le quai. Je fouillai fébrilement dans mon sac et payai l’homme qui m’observait d’un air narquois. À la porte de la réception, mon pas hésita. Je me retournai et jetai un coup d’œil sur le canal qui s’évanouissait, au loin, dans une pénombre veloutée. À l’intérieur de l’hôtel, l’auteur d’un cœur tracé sur un bout de papier m’attendait. Je le connaissais si peu… Mais quelque chose me disait que Venise, ce songe de pierre et d’eau, m’invitait à empoigner mon destin et à lui faire la fête. Je saisis la poignée de ma valise et d’une solide poussée de l’épaule, j’ouvris toute grande la porte.

À Gilles

Tu as atteint ce qu’on appelle le grand âge et pourtant tu es resté jeune, si être jeune veut dire aimer et dire, chercher et questionner, avancer malgré la lourdeur du temps qui passe. Tu es fort et fragile. Ton âme n’a pas pris une ride, mais ton corps semble si fatigué par moment. Je ne peux m’empêcher de penser qu’un jour, une foule orpheline suivra ta tombe et je voudrais être de ceux-là, de ce peuple en marche derrière un père qu’il laisse partir à regret.

Je nous regarde, toi dans la lumière, moi dans l’ombre, toi dans l’ombre du personnage dans lequel je t’enferme et moi dans la lumière de tes mots qui me disent. Nous sommes seuls et ensemble, comme dans la vie, dans la cage de nos personnages respectifs. Tu n’es pour moi que ce grand oiseau qui apporte la parole. Ta vie n’existe pas, elle appartient à une autre dimension à laquelle je n’ai pas accès. Et c’est sans doute bien comme ça. Tu fais ton métier qui en est un d’avidité et de générosité, je fais le mien qui est un peu le même. Nous nous rencontrons dans cet espace de lumière. Tu ne me vois pas dans la salle, mais tu sais que j’écoute. Tu entends mes vibrations, mon souffle comme une marée qui gonfle. Moi, je te regarde sans te voir vraiment. Je reçois tes mots, tes personnages, tes espoirs, tes rêves, j’entrevois le monde que tu me dessines. J’applaudis, je t’ai entendu. C’est dans ce curieux échange vibratoire que nous nous rencontrons, que nous nous reconnaissons sans nous connaître.

Plaidoyer pour l’ennui (suite)

J’ai trouvé cet article de Languirand sur le difficile sujet de l’ennui:

« Et si l’ennui, en définitive, était l’écho en nous de la quête d’infini ! On ne soupçonne guère la véritable nature de ce manque, de ce vide, de ce creux que nous éprouvons au fond de l’être… Si on prenait conscience de cette quête du Graal en nous, sans doute cesserions-nous de demander au monde ce qu’il ne peut offrir.

C’est que l’ennui appartient à l’univers du vide. En quoi il représente aussi une condition favorable à la réflexion, à une prise de conscience, à l’éveil. L’ennui devient alors l’occasion de devenir un peu plus cause de soi ».

L’ennui est un sujet difficile à cerner. Il fait partie de notre état d’ambivalence si difficile à supporter. Ce qui fait si mal ferait moins mal si on s’y abandonnait. L’ennui qui nous écrase nous apporterait peut-être un regain de vitalité si on cessait de le combattre. Non que l’ennui soit désirable en soi, mais le fait de s’étourdir ne fait en vérité que nourrir cet ogre insatiable.

Insomnie

La nuit, quand je fais de l’insomnie, des martinets font des arabesques sur mon ciel de lit, lançant leurs cris pointus comme des mots orphelins. Ces mots scintillent un moment, comme des lucioles dans la brunante qui m’enveloppe. Ils s’éteindront dans l’eau noire du sommeil, et au matin, ils n’auront jamais existé. À moins que je ne capte ces lueurs éphémères, signaux du monde ténébreux au-dessus duquel nous marchons, inconscients du trésor, comme les paysans italiens cultivant leur lopin au-dessus d’une Pompéi oubliée.

Plaidoyer pour l’ennui

Eric Schmidt, PDG de Google a étonné bien du monde, écrit Marie-Eve Morasse, auteure d’un article paru dans le bulletin en ligne Technaute.Cyberpresse.ca*. Dans le cadre d’une conférence, l’homme d’affaires a prédit que les voitures seraient éventuellement conduites par des ordinateurs et que Google pourrait trouver ce que vous cherchez sans que vous le lui disiez.

Pour ma part, je ne trouve rien d’extravagant aux visions futuristes que lui suggèrent les plus récents développements technologiques.

« Dans le monde du futur du patron de Google, les humains n’oublient rien, ne sont jamais “seuls, ne s’ennuient jamais et ne sont jamais à court d’idées”, notamment parce que leur ordinateur leur suggère des choses à faire », prévoit-il encore.

Non, il ne m’a pas étonnée, il m’a fait frissonner. Parce qu’il a sans doute raison. Si l’on considère les modifications concrètes dont nous avons été témoins au cours des quinze dernières années, on admettra facilement que nous n’avons rien vu encore. L’avenir prochain nous réserve bien des surprises qu’on voit déjà se profiler.

Vous connaissez peut-être mon penchant pour les gadgets en général, les technologiques en particulier. Il m’arrive même de craindre de devenir technophile-dépendante (si ce n’est déjà fait!). Pourtant, certaines des perspectives évoquées par le grand patron de Google me font froid dans le dos. Tant mieux si on me donne mon congé de conductrice! Mais ne jamais m’ennuyer! Toujours savoir à quoi m’occuper grâce aux bons conseils de mon ordi!!! Mon Dieu, préservez-nous de cette calamité!

J’inscris ici mon plaidoyer pour le droit à l’ennui, celui qui menace quand on risque de se retrouver seul avec soi-même. Et ce face à face nous effraie. Soit on se rencontre et on pénètre le cœur de sa vie, soit on se fuit, se contentant d’en apercevoir les contours.

Je tiens aussi l’ennui pour un moteur de la création. Je joins cette citation de Miguel de Unamuno, extraite de Brouillard :

L’ennui fait le fond de la vie, c’est l’ennui qui a inventé les jeux, les distractions, les romans et l’amour.

Qu’en pensez-vous? S’il faut chasser l’ennui, que ce soit au moins avec un bon livre. On pourrait bien d’ailleurs s’y rencontrer soi-même au détour d’une page…

*http://technaute.cyberpresse.ca du 29 septembre 2010

Il était une fois…

Un certain sentiment de ridicule m’escortait secrètement à cette sortie. Moi, la quasi-sexagénaire, j’allais entendre quatre septuagénaires entonner leur hymne à la nostalgie d’une époque révolue. J’anticipais avec gêne et plaisir le bain de souvenirs dans lequel je m’apprêtais à plonger avec volupté. Car cette musique, c’était toute ma jeunesse, que dis-je, toute ma vie!

D’entrée de jeu, le décor créait l’ambiance : filets de pêche, cage à homard, guitares en abondance, bougie plantée dans une bouteille de chianti. On ne se faisait pas d’illusions, la mémoire venait de reculer son horloge d’un demi-siècle… Ce qui ne dépoussiérait pas ces têtes grises qui détaillaient la mise en scène d’un regard amusé, goguenard ou railleur.

Puis ils sont arrivés, à tour de rôle, humblement, comme timidement, avec leur incontournable guitare et leurs airs impérissables. L’eau m’est montée aux yeux. Mon embarras s’est évanoui.

Bien sûr, la nostalgie était au rendez-vous. Bien sûr, je revivais une jeunesse esquintée sans pitié par le passage du temps. Mais les regrets comptaient pour peu dans les émotions intenses qui m’envahissaient.

Ces chansons qui avaient presque mon âge m’apparaissaient fraîches comme au premier jour, éternellement printanières, en elles, en nous. Et chacune soulevait les réminiscences de centaines d’autres qui résonnaient encore aux quatre coins de la mémoire.

Et ces ambassadeurs de la chanson, ces créateurs de parole, ces porteurs d’histoires, ces hommes sur qui le temps était passé sans les traverser, sans les terrasser, ces gars, eh bien! je les trouvais beaux. On comprenait par les étincelles aux coins des yeux le bonheur qu’ils avaient à être là. Encore. À faire de la musique entre copains. Encore. À partager cette joie avec un public qui avait pris feu. Encore.

Et puis, il y avait les hommes qu’on devinait derrière les artistes, les amitiés derrière les anecdotes, les images que leur complicité faisait lever. Des soirées, des femmes, des enfants, une table, du vin, des rires… et de la musique. Encore.

La boîte à chansons née dans les années cinquante avait posé ses filets de pêche sur toutes les saisons des années 60. Et leurs échos avaient défié un demi-siècle sans se taire, rappelant la fougue d’un peuple qui se levait, qui se disait soudain de mille manières, sur tous les tons, par tant de voix. Toute cette musique évoquait l’avènement de sa foi nouvelle, en soi, dans un pays à sa mesure.

Il y avait de quoi avoir les larmes aux yeux. Je trouvais bon me sentir humaine dans cette célébration d’une jeunesse qui, tout compte fait, survit toujours en moi et d’un pays qui s’entête à animer mes paysages intérieurs.

S’ils passent dans votre coin, ces Moreau, Calvé, Gauthier, Létourneau et tous les autres dont ils portent le flambeau, n’hésitez pas et allez voir, écouter et chanter Il était une fois… la boîte à chansons. Laissez-vous enchanter encore une fois.

 

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