L’enfant chargé de songes

J’ai peu lu Anne Hébert, je m’en confesse. Cette année, la grande dame aurait eu 100 ans, ce qui a été l’occasion de la rappeler à notre souvenir et de souligner l’importance de son œuvre dans le corpus littéraire québécois. À l’occasion de la Journée nationale du livre québécois, j’ai acheté le roman tardif qu’est L’enfant chargé de songes. Quel beau titre!

Julien, employé des Postes à Québec, laisse derrière lui sa nouvelle copine pour un voyage de durée indéterminée à Paris. D’abord étourdi par la ville animée et bruyante, il finit par trouver ses repères à la faveur des spectacles de musique classique qu’il court soir après soir. Il y remarque une femme qui, de prime abord, lui rappelle Lydie. Qui est Lydie ? Nous le saurons plus tard, lorsque, fuyant en sauvage la relation en train de se nouer avec celle qu’il surnomme la dame des Billettes, il fera une plongée dans ses souvenirs d’enfance, ceux d’avant Lydie et ceux d’après.

unknownLa plus longue partie de ce court roman se déroule d’ailleurs à Duchesnay où Julien et sa sœur passent, en famille, chacun de leurs étés. L’épidémie de polio qui sévit à Québec explique la présence de Lydie dans leur village pendant une vacance qui se prolonge en raison du report de la rentrée scolaire. Il y sera question de l’amour excessif d’une mère voulant réparer sa propre enfance par le truchement de ses enfants, d’une fille abusée et abuseuse, d’amitié, de fascination, de passion et de mort. Et enfin du passage à l’âge adulte qui exige parfois un douloureux travail de mutation.

Quant à son style, voici ce qu’en disait l’écrivain Samuel Archibald dans un article du Devoir, le 6 août 2016: L’écriture d’Anne Hébert me semble écartelée entre deux pôles. […] D’un côté, il y a la tentation de la virtuosité et de la maîtrise, qui s’incarne dans l’élégance du style et des structures; de l’autre, il y a le pouvoir de l’excès, qui s’exprime autant par la violence des thèmes que par une volonté de dynamiter ponctuellement le caractère trop soyeux de l’écriture. Ces deux courants traversent toute l’œuvre poétique et romanesque, comme si Anne Hébert avait constamment gardé vivantes en elle à la fois l’image future d’une vieille femme très digne, poétesse-lauréate […], et celle, fantasmée, d’une fillette espiègle et rebelle, «hirsute, pouilleuse et barbouillée de mûres».

Alors que Les enfants du Sabbat (billet de mai 2015) participent de ce deuxième pôle, L’enfant chargé de songes s’inscrit à coup sûr dans la ligne de l’élégance et de la virtuosité. À preuve ces quelques extraits:

On aurait pu croire que c’était ça, la vraie vie, une enfance interminable, une sorte de jardin suspendu, entre ciel et terre, où s’ébattaient mère et enfants, à l’abri du mal et de la mort. (p. 37)

Déjà l’écume, en longs crachats blancs, file dans le courant de plus en plus agité, tandis que le fracas devient étourdissant. Des rochers couverts de mousse verte se dressent de-ci de-là devant elles. Bientôt l’odeur fade de l’eau, sa fureur souveraine remplacent tout l’air respirable, toute vie terrestre. Le canot rouge danse et craque au gré des flots. Lydie et Hélène entrent toutes deux dans l’intimité de la mort. (p. 104)

L’enfant chargé de songes est un très beau roman, moins déroutant que Les enfants du Sabbat, mais peut-être aussi moins prégnant… Une intéressante porte d’entrée pour qui voudrait s’initier à l’oeuvre d’Anne Hébert.

L’enfant chargé de songes et Les enfants du Sabbat ont tous deux été, à vingt ans d’intervalle, récompensés par le Prix du gouverneur général. Deux livres campés à chacun des pôles du style d’Anne Hébert, tel qu’évoqué par Samuel Archibald. Deux facettes d’une œuvre complexe, importante, trop peu connue, et pas seulement par moi.

Anne Hébert, L’enfant chargé de songes, Éditions du Seuil, collections Points,1992, 159 pages

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