La passeuse

Je suis une femme de la montagne. Porteuse des mots dits. Je suis sortie des flancs généreux des montagnes du Yémen. Comme une coulée de lave. J’ai cueilli les mots comme fleurs. Je les ai transplantés dans un livre très beau. Ils ont refleuri, se sont multipliés à l’infini, ont confiné à l’insondable. Ces mots ont parlé toutes les langues. Les langues ont léché tous ces mots. Et moi, j’ai marché, j’ai marché, chargée de ces trésors, vers une destination sans cesse réinventée.

 J’ai parcouru un désert, poussée par le Sirocco. Rencontré des hommes en bleu, aux yeux étincelants. Ils ne savaient pas lire. Mais, m’ont donné de nouveaux mots, tout ensablés, tout chauds.

 J’ai pagayé sur les veines bleues de la forêt tropicale. Cueillant mots glauques, ruisselants funestes. Tremblants. Lancés furtivement dans ma barque par de petits hommes bruns effrayés, fuyants. Ne savaient pas lire non plus.

J’ai peiné sur des sentiers vertigineux. Si haut que les pics enneigés n’étaient plus que de petites dents blanches mordant le ciel. Des mots sortaient en rafale des moulins de prière. Les ai attrapés au vol. Des mots de sherpas ployant sous le faix. Qui ne savaient pas lire non plus.

 J’ai foulé la route de la soie. Cueilli à même les rizières qui ourlent le versant des montagnes d’Orient des mots énigmatiques, ciselés, parfumés. Des paysannes, ensemencées de toute éternité dans ces eaux nourricières, me regardaient en silence. Ne savaient pas lire non plus.

J’ai humé le souffre des cratères. La flamme a léché ma peau, brûlé mes yeux. Nulle trace d’homme. Mais des mots décharnés, des mots arides, les cendres d’une parole perdue. Ont collé à mes pas.

J’ai glissé dans des immensités poudreuses et gelées. Croisé des dieux que l’homme n’avait pas encore tués. Kaïla, dieu du Ciel, Amarok, esprit du Loup. L’homme du froid m’a donné des mots de cristal, mots d’albâtre, d’ivoire et de nacre. Mais ne savait pas lire.

Chargée de tant de mots, pleine comme une femelle gravide, je suis arrivée dans la ville. Enfin, des hommes lettrés ! J’ai mis bas. Des milliers de pages se sont envolés de mon ventre, comme une nuée de papillons. Ces hommes en ont fait des livres très beaux. Ils les ont ornés. Les ont caressés comme des femmes.

J’ai cru ma mission accomplie. Ces érudits passeraient les trésors à tous leurs semblables. Comme des colombes, les mots planeraient sur les terres habitées. Mais les hommes divisèrent les mots, les dressèrent les uns contre les autres, les armèrent. Les oiseaux tombèrent sous le fer et le feu. Les mots, créés pour faire couler l’encre, firent couler le sang.

Maintenant, je suis très vieille. Je reste assise, vidée de mots, devant une page vierge. Ma plume est une branche. J’attends que s’y pose un oiseau.

Des pas dans la ville

J’avais mes raisons de suivre cet homme? Autrefois, je l’ai tant aimé.

Un jour, à la suite d’une violente dispute, il est parti sans laisser d’adresse? Longtemps, j’ai cru qu’il avait quitté la ville. Aussi, mon cœur fait un bond quand je l’aperçois dans le jardin où je prends souvent mon repas. Je le reconnais d’abord à sa démarche inflexible, un bras statique, l’autre battant la mesure comme un métronome. Les promeneurs du midi pourraient le prendre pour un des leurs, un travailleur en pause. Il est bien vêtu et porte un élégant chapeau de paille. Ils ne savent pas lire son corps durci, son regard claustré. Ils ne comprendraient pas que j’aimerais qu’il soit mort.

Retenant mon souffle, je le laisse passer devant moi. Son attention semble absorbée par les fleurs. En apparence du moins. Mais je me méfie. Il pourrait bien être sur ma piste, avoir dans la gorge un goût de vengeance. Il ne semble pas me voir et il poursuit sa marche spartiate. Lorsqu’il atteint l’extrémité du jardin, je me lève et je le suis. Pour la première fois depuis sa disparition, je veux savoir… à quoi il occupe son temps, où il dort, où il mange. Je veux savoir ce qu’il trame, quelle lubie monopolise ses pensées. Il a échafaudé tant de grands projets avortés. Il a inventé tant de complots. Il est tellement fou!

Il marche d’un pas égal, rapide, sec. Au bout d’un moment, je prends la cadence. Où me mène-t-il? Nous avons déjà parcouru des dizaines de rues, traversé des cours, coupé à travers des parcs, emprunté des ruelles. Cette filature m’a égarée. La chaleur est torride. Mes escarpins me blessent. Je ne suis pas chaussée pour battre la ville. Vingt fois j’ai voulu rebrousser chemin, le laisser à ses chimères. Mais impossible d’abandonner. Je dois être sur le point d’élucider le mystère de cet homme halluciné… Mais non, des pas et encore des pas! La fatigue et la touffeur du temps m’abrutissent. Je ne sens plus mes pieds. Les motifs de ce pistage se dérobent. Même l’identité de cet homme ne m’est plus certaine. Quel lien m’enchaîne à lui? Et j’avance, posant obstinément mes pas dans les traces de cet autre.

Soudain, une évidence s’impose à soi : je ne suis pas seule. Un humain marche devant moi et m’ouvre un chemin dans cet univers minéral et clos. Peu importe qui il est, peu importe qu’il soit fou. Au bout de cette marche aveugle, j’entrevois une source lumineuse. Si je persévère, un voile se déchirera. Dans la clarté d’un soleil neuf, quelque chose d’essentiel me sera révélé.

Troublée par cette illumination, je le perds de vue. Je me mets à courir, éperdue. Il ne peut pas m’avoir abandonnée à cet instant qui augure enfin d’une clarté. Des larmes dont j’ignore la source jaillissent, m’inondent, m’étouffent. Je suis à nouveau seule dans la grande nuit de l’absence, moi qui croyais avoir trouvé un compagnon de marche, et peut-être une main, un regard, une oreille…

Les larmes se sont taries. Je marche dans la ville, condamnée à rechercher d’autres traces de pas qui me mèneront à un rendez-vous si souvent déjoué par les flux et reflux de mon cœur, à la plongée dans le magma de ma propre déraison.

La carte et le territoire

Lorsque j’ai refermé, hier, La carte et le territoire de Michel Houellebecq, prix Goncourt 2010, j’aurais pu le ranger dans la section des livres lus et à prêter de ma bibliothèque et passer à autre chose. Ce fut mon premier réflexe. Et puis non, je me suis dit qu’il importait que je m’explique en quoi l’attribution de ce prix me laisse dubitative. Un tel honneur ne devrait-il pas nous signaler un chef-d’œuvre? Il se publie pas loin de 100 000 livres par année dans la francophonie! N’y a-t-il pas dans cette masse de bouquins quelques pierres précieuses? Il est vrai que les chefs-d’œuvre sont rarissimes, mais il paraît pourtant, chaque année, une foule d’excellents livres qui pourraient se mériter une telle distinction. Je me doute cependant que ma question est naïve et que l’attribution du Goncourt est surtout une guerre d’éditeurs (et d’auteurs), un affrontement des titans de l’édition guerroyant pour le gisement aurifère que constitue ce couronnement.

Vous aurez compris que je n’ai pas été renversée par La carte et le territoire. Agréable lecture, sans plus. Le ton de douce ironie qui l’imprègne m’a gardée à distance. Je n’ai pu oublier l’auteur, d’autant plus qu’il se met en scène en tant que personnage. Deux des thèmes abordés m’ont tout de même rejointe : l’art et la relation au père.

L’art – un métier comme un autre qui ne rend pas nécessairement heureux ceux qui connaissent le succès, la célébrité, la richesse. Houellebecq met d’ailleurs en lumière la disproportion de la valeur monétaire des tableaux par rapport à leur valeur artistique aux yeux même du peintre qui les a créés. En fait, il nous présente l’art comme une démarche plus obscure pour l’artiste que pour ceux à qui l’œuvre est destinée; une tentative de représenter un monde d’autre part incompréhensible, indéchiffrable, opaque.

Le rapport au père – le grand silence père-fils, l’incommunicabilité, l’impossible expression d’affection. Et le désir pourtant d’une rencontre, seule arme contre la solitude absolue.

Le livre m’a fait sourire, m’a intriguée (mais à quoi veut-il bien en venir?), mais ne m’a pas émue. C’est sa pire faute. Ce qui m’a fait me questionner sur ce que j’attends d’un roman.

Dans mon livre à moi, un grand roman (tout comme un grand récit) me donne à voir et à vivre le monde tel que l’auteur l’appréhende. J’entends par là, tel qu’il le vit, tel qu’il en fait intimement l’expérience et non tel qu’il le réfléchit et se l’explique intellectuellement, ce à quoi s’adonne Houellebecq. Si j’avais à donner un exemple parmi mes lectures récentes, je pointerais Bibi de Victor Lévy Beaulieu. (J’avais d’ailleurs annoncé que je reparlerais de ce livre, mais il est tellement colossal, tellement complexe, difficile aussi, que je ne m’y suis pas risquée. Il me faudrait le relire et comme il fait presque 600 pages, je me réserve ce plaisir pour plus tard, peut-être…). Un grand roman me dérange, m’atteint dans les zones de l’être qui se cachent sous ma rationalité, dans ces replis secrets qui me déterminent. Un bon livre éclaire des ombres, leur donne une existence et, ce faisant, me rend plus vivante.

Ces livres sont rares et souvent ardus. Entre eux, je ne boude pas la délectation des histoires bien tournées qui nous tiennent en haleine, des personnages attachants qu’on voudrait ne plus quitter. Dans cette catégorie, je pleure l’inspecteur Wallender que sont créateur, Henning Mankell a cru bon faire disparaître dans le dernier opus qu’il lui consacrait (L’homme inquiet) et dont j’ai parlé dans mon billet du 24 novembre dernier.

La carte et le territoire n’entre dans aucune des ces deux catégories, mais encore fallait-il l’avoir lu pour savoir si je ne passais pas à côté d’un essentiel. Et je n’oublie pas que bien des lecteurs placent Houellebecq sur la plus haute marche. Il n’est pas ici question de vérité, mais de goût. Et vous?

La plage

Mais qu’est-ce qu’une plage? Une bande de sable cousue à la mer. Oui, mais encore… Du haut de mon nid, je suis captivée par les milliers de pas qui témoignent de la fascination qu’exerce ce grand carré de sable sur les bipèdes à peau et à plumes et dont les manifestations varient au gré du jour.

Dans le matin blond, à peine terminés le lissage et le nettoyage du rivage par la machinerie, se pointent les marcheurs méditatifs, rêveurs ou sportifs, quelques nageurs solitaires, des yogistes ou adeptes de grand-messe du soleil levant, les promeneurs à deux qui vont d’un pas lent. Même les joggeurs foulant le sable de leurs pas cadencés semblent participer à cette quiétude matinale. Les goélans et les mouettes, faisant front commun vers un point  invisible, remarquent à peine l’activité humaine qui s’ébranle en douceur. Et tout ça sent la mer.

À mesure que monte le soleil, l’endroit se peuple. Les chaises longues et les parasols meublent ce qui devient peu à peu le salon de la ville. Des corps luisant se vautrent au soleil, d’autres à l’ombre, comme si des centaines de personnes étaient soudain victimes d’épuisement (ce qui n’est peut-être pas très loin de la vérité). Si le temps est chaud, des enfants et des grands se jettent à la mer en criant et en riant comme des mouettes surexcitées. Les jeunes s’installent à même le sol avec leur musique. Des gars mettent en évidence leurs muscles et leurs tatoos en se lançant le ballon, sous le regard faussement détaché des filles. D’autres, nombreux, marchent au fil de l’eau ou sur le sable sec. Et tout au long de la frontière entre le solide et le liquide, des petites mains bâtissent  inlassablement châteaux et grands travaux d’ingénierie. Quant aux oiseaux, ils font la bagarre pour quelques miettes tombées des chaises longues. Le coeur du jour s’agite. Ça sent la mer et la crème solaire.

Puis le jour chavire. Les ombres des marcheurs ont changé de bord. Les chaises désertées sont rangées.  Quelques irréductibles méditent  face à la mer, dos au soleil. La nature revient petit à petit à son essentielle solitude. Ça sent le soir. Et bientôt dans la brunante, il ne reste plus, comme témoins de toute cette activité humaine et aviaire, que des empreintes de pas et de pattes, par millions, que la nuit dissimulera avant que ne les effacent définitivement, au petit matin, les tracteurs chargés de l’entretien de la plage. Comme si un maître passait une brosse géante sur le tableau blond. Gommées les traces de toutes ces vies qui s’écrivent en pas. Chaque matin est un écran vierge sur lequel des humains et des oiseaux dessineront l’arabesque indéchiffrable d’une fraction de leur existence. Tout ça sur fond sonore de l’inépuisable pulsation de la mer. Ça donne à s’interroger sur le sens de la vie…

Le beau et le laid

La Floride n’en finit plus de m’interpeler. Quel charme  peut trouver à ce riche appendice de l’Amérique une fille qui a grandi dans la verte campagne québécoise et qui y a puisé l’amour de la nature? Le nid que nous y avons trouvé est suspendu entre mer et ville. Nous y sommes heureux comme des pinsons et pourtant, je me dis parfois que ce coin de pays est laid. Laid de richesse ostentatoire, laid de son vide historique, laid de son affichage outrancier, laid de son consumérisme envahissant. Ses beaux gratte-ciel, ses voitures de luxe rutilantes, ses magasins pour millionnaires, ses femmes sculptées au bistouri et qui promènent en poussette des toutous vêtus de tulle, ses châteaux comptant plus de salles de bain que de résidents, ses yachts démesurés que font luire des équipages désœuvrés… vraiment, l’extrême opulence a quelque chose de gênant et d’inesthétique. Et pourtant, je connais des gens merveilleux qui ont beaucoup et dont on dit que ce sont des belles personnes, au sens de l’âme, s’entend…

Et pourtant…je fais pivoter ma chaise en écrivant ce billet et je prends le spectacle en pleine gueule. Le vent fort soulève des déferlantes dont le fracas couvre la rumeur de la ville. Je vois de loin, sur la plage, un petit bonhomme courir derrière les goélands et les mouettes.

premier pas dans la mer

Et d’autres qui creusent le sable avec la foi des bâtisseurs ou qui affrontent, de leurs pieds dodus, la mousse des vagues mourantes avec la fierté des conquérants. Des pélicans passent en formation, silencieux. Des bateaux blancs tracent un sillon d’écume. Ce soir, les transatlantiques glisseront sur la ligne d’horizon, tout rosés des lueurs du soleil couchant.

Et d’autres images me viennent en cascade: le ciel bleu étoilé de verts palmiers, les bougainvillées qui débordent des jardins, les lauriers-roses en fleur, les racines entrelacées de la mangrove, les oiseaux aquatiques qui s’élèvent de leur grand vol tranquille, trois canard qui rasent l’eau d’un canal à la brunante, les aigles innombrables qui planent plus haut que les tours, toute une nature qui tient tête à l’envahisseur. Et la chaleur, la bienfaisante chaleur dont se gave la peau nue…

 
 
 

Coucher de soleil sur Key West

 

L’humain fabrique du beau… et du laid. Pour sa part, la nature, même dans sa plus grande désolation, n’offre toujours que de la beauté. Mais qu’est-ce que cette beauté dont je parle sans la décrire sinon que dans ses manifestations? Quelque chose de plus grand que soi, qui nous échappe, qui nous attire vers le haut. Quelque chose qui nous fait rêver, non pas du monde de l’avoir, mais de celui de l’être. On regarde une fleur, un oiseau, un arbre, la mer, et quelque chose en soi s’apaise, s’ouvre et se remplit tout à la fois. Devant ce qui nous émerveille, il me semble que nous rétablissons le contact avec ce que certains appellent l’âme.

La Floride est un monde de contrastes où s’opposent les réalisations humaines et la magnificence de la nature, la sophistication et la simplicité, la futilité et l’authenticité. De mon nid, c’est la vue sur la mer que je préfère, mais à l’heure où celle-ci n’est plus qu’un gouffre sombre, le regard se porte tout naturellement sur la ville illuminée. Je termine mon verre de vin en observant avec indifférence l’agitation des citadins et en prenant la mesure du bien-être que me procure la compagnie quotidienne de la mer. Tant qu’à moi, le beau aura toujours le dernier mot.

Ténèbres et lumière

 À l’ombre du parasol, le velours du vent sur la peau, l’émeraude de la mer au coin de l’œil, fondue dans la lumière du ciel, je referme mon livre comme on fermerait une porte grinçante sur un monde de fureur et de ténèbres. Il ne peut pas y avoir contraste plus saisissant que mon hiver paradisiaque sous les palmiers de la Floride et la vie d’Aliide dans une Estonie occidentale écrasée sous la botte du communisme.

Ce livre nous saisit dès la première page et nous entraîne, sans que nous puissions (et ne voulions) nous échapper, dans la spirale du totalitarisme de l’après-guerre. Au cœur de l’enfer, une femme, Aliide. Et d’autres femmes, sa sœur Ingel, sa nièce Linda, et sa petite-nièce Zara. Femmes brisées par la noirceur qui étreint le monde de l’Est sous le règne du fascisme. Le drame part de là. Pas tant des idéologies que les hommes échafaudent pour créer un monde meilleur et que d’autres pervertissent pour s’accaparer du pouvoir. Non, pas tant des idéologies que de la férocité de ceux qui les manipulent en gravant leur rage dans la chair des hommes et des femmes. Des femmes surtout, violentées, toutes, violées, toutes, terrorisées, marchant les unes sur les autres pour assurer leur survie et mettre fin aux sévices. Et dans tout cela, l’amour, indestructible. Ce qu’il y a de plus grand affronte ce qu’il y a de plus bas dans l’humain, sans vainqueur.

Purge est un livre noir. Mais l’auteure, Sofi Oksanen, arrive à nous garder la tête hors de l’eau en évoquant plus qu’en décrivant, en nous laissant deviner l’inexprimable. Ce qui est insoutenable dans la réalité reste supportable dans sa virtualité grâce à la puissance poétique de la voix de l’auteure. On appréhende de l’intérieur les ravages de la violence dans le cœur de ces femmes et les stratégies qu’elles n’ont pas eu le choix de mettre en œuvre pour survivre à leur propre regard. Et dans une certaine mesure, on reconnaît, à une échelle moins tragique, nos propres combats.

 Le livre est habilement construit, les indices posés par petites touches comme dans un tableau pointilliste. À la fin, et à la fin seulement, on a une vue complète de l’histoire. La revue Elle du Danemark écrivait : « Si vous ne devez lire qu’un seul livre cette année, lisez Purge. » Je ne vous souhaite pas de n’avoir qu’un livre à lire cette année, mais je vous incite à lire cette œuvre qui n’a pas volé le prix du Fémina Étranger.

Sofi Oksanen, Purge, paru chez Stock pour l’édition française, en 2010

Un monde de lenteur

L’an passé, j’avais été envoûtée par ce paysage de début du monde, terre et eau en symbiose. Monde de reptiles et d’oiseaux, monde d’avant les mammifères. Dans cet univers en évolution, l’humain, anachronique, par quelque anomalie du temps, me semblait observer le monde dont il émergerait des millions d’années plus tard.

Nous sommes de retour dans les Everglades cette année et cette terre primitive continue de m’interpeler. Qu’est-ce qui atteint l’âme et produit un tel saisissement? La lenteur peut-être… Un monde de lenteur.

Les eaux semblent stagner, mais il n’en est rien. Leur mouvement nous échappe, tout simplement, comme si ces eaux étaient à jamais assoupies dans un marécage sans fin.

Cette eau dormante nourrit une végétation luxuriante qui se balance mollement au gré du vent. Joncs, nénuphars et saw-grass frémissent à peine, les pieds enfoncés sous la surface noire des étangs, la tête caressée par le vent. Les palétuviers enfoncent leurs inextricables racines dans le limon du marais. Toute cette végétation semble se figer dans sa densité.

Dans cette eau somnolente, pullulent, dans leur glissement silencieux, des milliers de poissons. Parfois, affleurant à la surface et avançant sans même faire une vague, un alligator se laisse porter par un courant invisible. Le plus souvent, le saurien fait le mort au soleil. Des tortues paraissent mises en arrêt par quelque cataclysme dans leur position stationnaire. Sur les bords des étangs, les hérons, les aigrettes, les courlans, aux aguets, avancent avec lenteur et solennité, l’œil fixe, en levant haut leurs longues pattes.

On imagine les serpents invisibles lovés dans les replis de cette nature enchevêtrée. Et toute la vie microscopique qui pulse, échappant à notre perception. On lève le regard sur le ciel immense et tranquille…

Et on se prend à ralentir soi même. On chemine à petits pas. On parle plus bas. Le cœur, sans doute, ralentit la cadence, bat avec moins de bruit. Une lenteur s’impose à soi. Quelle part de l’être est ainsi contactée? Quelle couche obscure entend son écho? On délaisse les sphères ou on s’agite le plus souvent. On oublie un moment les soucis, les projets, les obligations, les plaisirs turbulents. Durant une heure ou deux, on capte le rythme lent du monde dans son processus sans fin de création, et soi dedans, bête parmi les bêtes, au confluent de l’infime et de l’immense, seul face au mystère de la vie.

La prime

À l’écart, sur la galerie, elle regarde s’éloigner la voiture emportant sa fille et son petit-fils. Son cœur se serre. Ne pas penser. Prendre les minutes une à une. Se rendre à lundi sans s’effondrer. Elle doit attendre de savoir.

Lundi… le médecin lui expliquera pourquoi des examens complémentaires sont requis. Combattre la certitude de connaître déjà ce qui l’attend. Comme maman qui est morte du… S’occuper… Ne pas y penser… Ne pas y penser! 

Son mari et ses garçons entrent se changer avant de retourner à la grange. Il n’y pas de dimanche dans le calendrier des vaches. La mère rentre aussi, le pas lourd. Ils ont passé l’après-midi à table, eux à discuter joyeusement, elle a les écouter, silencieuse, jetant un mot de temps en temps dans la conversation pour ne pas éveiller leurs soupçons. Elle ne veut pas de questions là où il n’y a pas de réponses. Elle ne veut pas sentir le poids de leur inquiétude. Elle allume le poste de radio et entreprend de faire la vaisselle tout en se forçant à fredonner les airs connus. Lorsque tout est rangé, la poitrine se serre de nouveau. Elle se lance avec frénésie dans la cuisine. Elle découpe avec application les légumes pour la soupe, elle roule énergiquement la pâte à tartes, elle brasse le mélange à biscuits. Elle remue, enfourne, démoule avec un acharnement qui la met en sueur. Puis elle enchaîne avec la préparation du souper, car les hommes seront affamés après la traite. 

Au retour de l’étable, ils sont tout étonnés de voir le comptoir couvert de victuailles, comme pour Noël. Elle hausse les épaules, invente une excuse et sert le repas. Et les gestes tant de fois répétés, ces gestes qui la définissent, donnent l’impression que tout est normal… ou presque. 

La maison s’est tue, les lumières sont éteintes. Demain, mine de rien, elle demandera à son mari s’il n’a pas oublié qu’elle a rendez-vous à la clinique pour un test de routine. Si seulement elle avait appris à conduire! 

Maintenant, plus rien ne peut empêcher les fauves de la nuit de se déchaîner. Qu’est-ce qu’elle a? C’est l’utérus? Les seins? Mais pourquoi? Pourquoi elle ? Elle recense ses petits malaises, les ausculte, les interprète. Des questions. Que des questions! Ah! qu’elle cesse de se tracasser! Ce n’est peut-être pas grave, après tout. Il lui faut se changer les idées. Et c’est toute sa vie qui lui défile dans la tête, dans le désordre, avec ses moments de bonheur et ses petits deuils. Elle revisite son enfance, sur la ferme, avec ses frères et sœurs. La grosse maison et ses innombrables recoins, le bocage épais, la rivière, les bâtiments, domaine fabuleux où ils s’inventaient des royaumes, un Far West, une savane, une forêt. La liberté que leur laissaient des parents trop occupés. Puis la rencontre avec son homme, la découverte de sa sensualité, l’amour tendre et sans heurts qu’ils avaient connu, cette bonne entente, cette chaude tendresse qu’était devenue leur relation. Et les naissances, moments de plénitude qui anéantissaient le monde extérieur. Sa fille, les deux garçons. Tout ce petit monde dont elle était la reine. 

Un beau jour, le benjamin a pris le chemin de l’école et la maison a plongé dans une troublante quiétude. Plus de bruits de courses, plus de cris, plus de rires ou de pleurs. Des heures de silence, le mari au champ, elle à la cuisine, à se demander à quoi rimait sa vie. Mais de nouvelles habitudes avaient remplacé les anciennes, les interrogations s’étaient dissipées et le quotidien a repris l’aspect d’un lac au petit matin, sans presque un frisson. 

Et là, dans l’épaisseur de la nuit, elle se demande ce qu’elle en a fait, de sa vie, d’elle-même. Toute une vie consacrée à prendre soin des autres, à panser les bobos, à cuisiner les repas, à laver, repasser, coudre… Que reste-t-il aujourd’hui de tout cela? Les enfants… il n’y a plus d’enfant. Une femme, des hommes occupés à leur quotidien, sans se soucier de celle qui les a mis sur la route. Ils l’aiment bien, c’est certain. Mais ne pensent-ils jamais à elle, la femme? Et demain, on va peut-être lui annoncer qu’elle est finie… Mon Dieu! ne pas y penser… Mais oui, y penser! Oui, ouvrir les yeux sur cette femme vieillissante. 55 ans. Négligée. Les cheveux gris, mal coupés. Une garde-robe de bonne sœur lui a dit sa fille, dimanche. Comme seul loisir, les mots croisés, un livre de temps en temps, quand le travail manque. Un secondaire 5. Elle réussissait bien à l’école pourtant. Elle aurait pu faire des études plus poussées, comme les autres. Mais elle était l’aînée, et sa mère avait besoin d’aide. Alors, tant qu’à embrasser la carrière de ménagère, elle l’a fait en grande : cuisinière émérite, couturière hors pair, jardinière de renom! Mais, le reste? Sa tête, son âme? Ils sont restés en friche. Trop tard, maintenant. Pourtant, elle aurait aimé… elle avait eu un pincement au cœur en rangeant son sac d’école… Non, il n’est peut-être pas trop tard. Elle a bien lu occasionnellement des articles de journaux vantant le courage de personnes plus âgées qui retournaient aux études. Mais l’école, non. Jamais elle n’en serait capable. Il est trop tard. Il lui faudrait un autre projet… 

Soudain, son épée de Damoclès scintille. Un moment, elle avait oublié le rendez-vous médical qui l’attend. Les coups sourds dans sa poitrine lui rappellent que si elle est toujours vivante, elle est pourtant morte de peur. Et qu’il ne sert à rien de rêver. 

Au matin, elle se lève brisée. Comme tous les jours, les hommes sont encore au travail. Elle appréhende leur retour, la comédie qu’il faudra jouer. Jusqu’à quand pourra-t-elle leur cacher ce qui lui pend au bout du nez? Après la visite au médecin, elle n’aura plus le choix. Le téléphone la tire de ses pensées. ! Qui peut appeler si tôt, un lundi matin? 

« … toutes nos excuses madame… une erreur… une remplaçante, vous savez… nous sommes sincèrement désolés… non, non, vous n’avez pas à vous présenter, les résultats de vos examens étaient parfaits… encore une fois, toutes nos excuses… » 

Les mots se fraient difficilement un chemin. À mesure qu’elle comprend monte une envie d’engueuler la voix féminine qui se confond en excuses. Ça ne se fait pas, une erreur comme ça! Elle raccroche avant que l’autre ait terminé, frappe un grand coup de poing dans le mur. Elle crie. Elle pleure. Elle rit. Quelqu’un vient de renvoyer le peloton d’exécution. 

Elle a juste le temps de se recomposer un visage avant de voir venir les hommes qui ont fini la traite matinale. Et le déjeuner qui n’est pas préparé! Elle se précipite, éclabousse les murs d’eau en remplissant la cafetière, se bat avec la nappe, entrechoque les assiettes, laisse tomber un ustensile. Les objets s’envolent de ses mains comme des oiseaux. 

Ils l’ont embrassée sans rien remarquer. Ils discutent, bruyants, comme d’habitude. Ils vont commencer les moissons aujourd’hui. Une grosse journée les attend. Ils dévorent. Le beau temps les rend joyeux. Et puis le chien blessé a recommencé à marcher. Elle les écoute, se repaît de leur agitation joyeuse. 

La tranquillité est retombée sur la maison. Elle sirote son café, le sourire aux lèvres. Quel coup de pied au cul, tout de même, que cette erreur imbécile qui lui redonne d’un seul coup une moitié de vie en prime!  Alors, par quoi va-t-elle commencer?

Un hiver en Floride

Je passe l’hiver en Floride. Vive l’hiver! Ne voyez pas en ceci une facétie ou un pied de nez à ceux qui le passent les deux bottes dans la gadoue des villes ou les deux skis dans les pistes immaculées de nos austères forêts d’épinettes. Non, entendez dans cette joyeuse exclamation mon bonheur d’être là où je suis, dans le Sunshine State de notre gros méchant voisin.

Pour certains, ce bonheur se passe d’explication. Il va de soi. Il tombe sous les sens. Mais pour d’autres, dont je suis, ma félicitée demande une analyse, des explications, une justification même. Car, de plus en plus souvent, l’opinion publique associe les Américains au camp des méchants. Quelle idée de fréquenter ceux dont on dénonce avec raison l’impérialisme, la folie consumériste, la droite délirante, la malbouffe, l’obésité, l’endettement,  le gaspillage, et quoi encore? Tout cela est incontestable. Cependant, à y regarder de plus près, nous partageons toutes ces tares du grand frère que nous imitons fidèlement et dans l’ombre duquel nous nous tenons hypocritement, tout en dénonçant chacun de ses faux pas. Sur la base de quelle vertu pouvons-nous démoniser ce pays siamois? Bien sûr, il est toujours tentant de penser que nous seuls avons le pas. Nous aimons assez nous gargariser avec l’idée que notre pays est un de ceux où il fait le meilleur vivre au monde. Ce qui n’est pas complètement faux, mais bon dieu! qu’il y fait froid!

Sur le fond, je m’autorise donc, moralement, à fréquenter ce voisin capable du pire et du meilleur, et de grapiller un peu de leur été de douze mois. Et des douceurs qui viennent avec. Surtout la mer. Ah! la mer. Vue de mon 18e ou vue de la plage. Dans son étendue majestueuse ou dans l’écume qui se brise sur nos pieds. Spectacle fascinant que la mer et  le sable engagés dans un immémorial pas de deux, timides ou déchaînés, fidèles à jamais.  Avec ça, le soleil, la verdure, les oiseaux, les fleurs. Toute une ivresse que, chez nous,  le froid met en conserve de novembre à mai. Tant qu’à moi, le vert bat le blanc à plate couture. Et le sable chaud et l’herbe fraîche sont plus doux à mes pieds que le fond d’une botte qui crisse sur la neige durcie. Et je préfère la tiédeur de l’air du soir sur ma peau nue que la chaleur de mon appartement dans lequel je m’encabane des mois durant. C’est fou non? N’est-ce pas une trahison pour une Québécoise de préférer la clémence de l’hiver floridien aux rigueurs de son pays de glace? Ne serais-je pas supposée adorer la neige, le froid et les merveilleux sports tonifiants?

Je laisse les délices givrés à ceux qui savent les goûter et je m’allonge sous mon parasol avec le dernier livre d’Antonine Maillet ayant pour titre Fais confiance à la mer, elle te portera (pure coïcidence?). Le vent tiède me caresse, le bruit des vagues me berce. Vient un moment où le livre me tombe des mains et que, baignant dans un indescriptible bien-être , je sombre dans un sommeil regénérateur. Oui, décidément, vive l’hiver!

Sur le vol de la Corneille de Miron

La corneille de Miron m’est venue par grand vent. Alors que dans mon coin de broussailles et d’eau, la rivière trébuchait de hâte sur quelques glaces obstinées. Après des pages et des pages d’émotions intimement connues et reconnues, toute remuée comme les arbres malmenés autour de la maison qui craque, la corneille a croassé. Petit répit. Pause printemps. J’ai débouché une bouteille.

Corneille, ma noire

corneille qui me saoules

opaque et envoûtante

venue pour posséder ta saison et ta descendance

Ivresse et mystère du printemps revenu, de la puissance du désir qui pousse toute vie vers sa destinée, vers son accomplissement. Chassé par l’hostilité des éléments, l’oiseau revient, libre, obstiné, répondant sans faillir à l’existence de sa condition, à son devoir de continuité.

Déjà l’été goûte un soleil de mûres

déjà tu conjoins en ton vol et la terre et l’espace

au plus bas de l’air de même qu’en sa hauteur

et dans le fond des champs et des clôtures

s’éveille dans ton appel l’intimité prochaine

du grand corps brûlant de juillet

Juste le trait de jais d’un oiseau dans le ciel, juste un signe et déjà le corps exulte. L’indéracinable espoir humain n’a besoin que d’un battement d’aile pour croire à nouveau. Juste un cri noir dans l’azur du temps et l’unité redevient possible. Toutes les dichotomies sont abolies. Le ciel et la terre, le cœur et le corps s’unissent, se fusionnent en un grand Tout. Juste un friselis d’avril et juillet flambe de tous ses possibles.

Avec l’alcool des chaleurs nouvelles

la peau s’écarquille et tu me rends

bric-à-brac sur mon aire sauvage et fou braque

dans tous les coins et les recoins de moi-même

j’ai mille animaux et plantes dans la tête

mon sang dans l’air remue comme une haleine

Ivresse. Dilatation de l’espace intime. Quelle folie s’empare de lui lorsque, au cœur blanc de l’hiver, l’homme croit soudain à la promesse d’un recommencement ? Comme ma rivière qui se déprend de son carcan avec de grands craquements sauvages. Et qui bondit hors de ses ornières, qui bouillonne et s’épivarde dans sa liberté retrouvée. Comme le chat frémissant, flairant cette activité nouvelle et ses promesses de gibier. Et moi aussi, tendue vers ce nouveau printemps, vers ce nouvel été, vers cet envers de l’hiver qui occupe le plus clair de mes saisons. Ivresse de renaissance.

Tu me fais prendre la femme que j’aime

du même trébuchant et même

tragique croassement rauque et souverain

dans l’immémoriale et la réciproque

secousse des corps

Comment ne pas céder à l’allégresse du corps ? Comment ne pas retrouver les gestes et les croyances immémoriales de la lignée humaine ? Comment ne pas se laisser pénétrer jusqu’en [l]a moelle par le triomphe de la vie, par la survivance du désir, par la joie de rencontrer l’autre en soi et hors de soi, par l’ivresse d’être humain et solidaire des humains ?

Corneille, mon noir printemps. Je veux bien savoir que nous retomberons en des jours de miette de pain, que nous serons de nouveau pris de gel et d’extrême lassitude, pourvu que ton cri soit fidèle à rameuter ces forces dont nous dépossèdent nos hivers.

Le chant primitif

Un jour, dans une forêt du Maine où j’étais allée faire de la randonnée, j’ai entendu une musique de début du monde. Il faisait nuit noire. J’étais couchée et les enfants dormaient déjà. De l’autre côté de la rivière, des Indiens se sont mis à chanter. Leur tam-tam battait comme un cœur. Je ne comprenais rien à leur langue. Mais cette musique primitive remontée du cœur du continent emplissait la nuit. Des êtres disparus revivaient, le passé se dissolvait dans le présent, les époques perdaient leurs frontières et le monde s’unifiait dans cette musique très douce, ce chant calme et apaisé. J’aurais voulu ne jamais m’endormir tant la beauté du moment m’étreignait.

Si je pouvais prêter la même oreille à la poésie qu’à ce chant qui me remplissait l’âme de joie. Le même accueil qui ne demande rien, qui prend avec bonheur. Il dut y avoir une époque dans ma vie où la voix de ma mère résonnait de la même manière lorsqu’elle chantait pour m’endormir. La voix de ma mère a déjà été une sonorité immémoriale, universelle. Puis les mots sont venus. Que se passe-t-il lorsque du chant si parfait émerge des mots qu’on reconnaît ? Jusqu’à ce moment, il me semble qu’on recevait la sonorité de la vie et comme on prend le lait. Mais avec les premiers mots, apprenons-nous le pouvoir, celui de demander dans le langage de l’autre ? Je ne sais pas, je divague. Ce que je sais, c’est que je voudrais retrouver dans ma vie d’aujourd’hui, dans les mots d’aujourd’hui, quelque chose de ce chant primitif dont je suis inconsolable, ce chant qui était un langage avant que la raison ne le pourrisse.

La fin de la nuit

Saoule de fatigue, une journée de plus dans les reins, je sors du bureau. Dehors, la ville a disparu. Le ciel s’est effondré sur elle. La neige tourbillonnante m’étouffe. Je me rentre le cou dans les épaules et, le capuchon de mon manteau rabattu sur le visage, je me traîne à l’aveuglette vers le bistro voisin. François, le propriétaire, me salue, m’apporte un café noir, comme d’habitude. Perplexe, je regarde dehors. La place, en face du café, s’est évanouie. De temps à autre, une ombre passe, courbée, devant les vitres balayées de rafales, puis est avalée par le blanc et par le mugissement de la bourrasque

Je soupire. La ville est complètement paralysée. Je ne connais personne en ville. Impossible d’atteindre ma banlieue ce soir. Il serait précaire de chercher à me rendre à l’hôtel le plus proche. Et comme si ce n’était pas assez, l’établissement plonge dans le noir. J’entends l’exclamation furieuse de François et les murmures des quelques clients encore attablés. Les minutes de noirceur se prolongent.

Des ombres sortent. François revient avec une bougie. Il m’invite à rester dans le café jusqu’à ce que le temps se calme. Que puis-je faire d’autre? Je le remercie. Il part.

Me voilà seule, appréhendant la traversée en solitaire de cette étrange nuit. Je me cale sur ma chaise et j’observe la rafale qui griffe les carreaux. Peu à peu, le bistro dérive, comme une coquille fonçant dans la blancheur sidérale, dans un froid intergalactique, avec moi dedans. Seule. Je frissonne. Je resserre mon manteau sur ma poitrine, je croise les bras, je tente d’emprisonner la chaleur qui s’enfuit. Rien n’y fait. J’ai froid. J’ai toujours eu froid. Une sensation qui ne dépend pas de la pièce dont je sais l’atmosphère encore chaude. Une froidure qui vient de l’intérieur. Comme si mon sang charriait de la glace. Une impression à la fois étrange et familière. Je connais ce froid. De tout temps. Je suis ce froid. Je ne peux rien contre cette pétrification qui s’opère, encore une fois. Je ne peux que serrer les bras un peu plus fort, fermer les yeux, endurer.

Je suis tellement lasse de me battre contre cette force invisible qui toujours me rattrape. Peu à peu, j’abandonne la lutte, je me laisse aller. Le froid et moi nous interpénétrons comme deux compagnons de misère consentants. Je me livre à sa morsure. Il me tient tout entière dans sa main. Il m’emporte.

Des ombres fantomatiques apparaissent lentement, des ombres blanches dans un désert de glace. Je serre les bras plus fort. Je me fais petite. Ils sont une multitude maintenant, qui m’observent. Immobiles.

Ils m’épient, moi, petite bonne femme, toute raide, toute droite, la gorge nouée, mais les yeux secs. La pièce aux murs blancs est pleine d’ombres qui chuchotent. Les yeux rougis de mon père passent sur moi sans me voir. On me prend par la main. On me fait monter sur le prie-Dieu pour que je puisse voir la femme couchée sur le satin blanc. Ses yeux sont fermés. Mais elle ne dort pas. Je sais qu’elle ne dort pas. Elle s’est enfuie. Elle s’est absentée pour ne plus revenir. Elle est partie voir quelqu’un, que je ne connais pas, dont j’ai oublié le nom, et elle ne reviendra pas. On me l’a expliqué. J’ai froid. Je la touche. Elle a froid elle aussi. On referme le couvercle sur elle. Je voudrais hurler, j’étouffe. Je me tais. Je coule.

Encore une fois, ailleurs, la foule m’enserre, des corps emplissent la grande salle de fête, portés par leurs éclats de voix, de rire. Au centre, comme un roi avec sa reine, un homme dont le regard glisse sur moi sans me voir. Et elle, sa nouvelle femme, dont le regard essaie de me capturer. Un regard blanc comme celui de certains chiens. Je dresse un mur entre elle et moi, un mur de silence et de haine. Elle me lâche, se tourne vers l’homme et l’embrasse. Des applaudissements crépitent dans ma tête comme de la mitraille. Je me tais. Je me barricade à l’intérieur de moi. La lumière crue blanchit les corps et les visages qui bougent autour de moi, indifférents. Et j’ai froid. De toutes mes fibres.

Je dérive encore. Son visage toujours, ses mots crèvent la surface lisse de l’oubli, des bulles de passé qui luttent contre l’anéantissement, qui remontent à la surface de la nuit. Des mains tendues que je refuse, des sourires las dont je me détourne, une larme que je n’ai pu éviter de voir. Son regard de chien posé sur moi, en attente, impuissant. Et moi, dressée comme une statue, dure, gelée. Désespérée. Moi, qui ne sais plus pourquoi je la déteste tant, je les déteste tant tous les deux.

Ils sont morts ensemble, enserrés par la neige, cernés par le froid, par la peur peut-être aussi. La neige leur a servi de drap, et de satin. L’hiver les a surpris, puis terrassés. Leur souvenir s’est dissous dans la beauté d’un paysage de glace et de frimas. Et voilà qu’ils se relèvent, qu’ils rodent comme des ombres dans la rafale qui m’a emportée. Je distingue maintenant avec précision les traits de leur visage. Une émotion monte en moi, dont je connais à peine les contours, que j’ai du mal à identifier. Qui se précise. Qui s’impose. C’est quelque chose qui me griffe et me console à la fois. Une souffrance qui me lacère et me redonne vie. Une source d’eau chaude qui apporte la douleur du dégel. Je m’ennuie… Je m’ennuie d’eux.

Je reste longtemps immobile, fascinée par cette brèche de laquelle la vie sourd à nouveau comme une eau de printemps d’une rivière en dégel . Je reste longtemps les yeux fermés, à penser au temps qui, comme une grande bourrasque, se moquant de moi, a soulevé mes vieilles images, les a dépoussiérées, puis les a restituées à ma mémoire. Changées. Pacifiées.

Lorsque j’ouvre les yeux, la nuit s’est éloignée comme un vaisseau fantôme. Le jour apaisé se lève sur une ville ahurie de neige. Je pousse de l’épaule la porte obstruée. Je sors dans le petit matin d’un monde vierge, encore inhabité. Je fais les premières traces dans la blancheur originelle. Et, comme toute neuve, je marche, frémissante, à la rencontre de ce jour que je n’ai jamais vécu.

%d blogueurs aiment cette page :