Du bon usage du hamac

Il est des auteurs qui excellent à retourner les lieux communs, les pensées toutes faites, les préjugés et autres raccourcis de nos esprits paresseux pour en explorer les recoins secrets, les vérités cachées, les parts d’ombre, projetant du coup une lumière nouvelle sur ce qu’autrement nous n’aurions même pas entrevu. Denis Grozdanovitch fait partie de cette sorte de penseurs, poètes, écrivains, divagateurs, dont l’esprit n’est jamais au repos. Il était pour moi un parfait inconnu jusqu’à ce qu’une amie me prête un livre que nous, les copines surnommées les Dames de cœur, lui avions préalablement donné en cadeau.

UnknownL’art difficile de ne presque rien faire. Un titre qui allait à merveille à cette femme sans cesse bousculée par le rythme trépidant de ses amies et de la vie elle-même. Un titre qui, pour ma part, m’attirait peu, ou me faisait peur, qui sait? Or, je ne sais plus comment la chose s’est passée, mais voilà que je me suis retrouvée avec ce bouquin, il y a de ça plus d’un an. Je viens d’en terminer la lecture et ne peux manquer de vous recommander chaudement ce magnifique écrivain.

De quoi ça cause

L’art difficile de ne presque rien faire est constitué d’une compilation de chroniques préalablement publiées dans divers journaux ou sur le blogue littéraire de l’auteur, et dont le niveau d’intérêt variera selon le lecteur. Il nous entretient, entre autres, de ses observations critiques sur l’actualité, de ses réflexions sur les arts — peinture, théâtre, littérature — de philosophie orientale, de tennis aussi. D’une plume jouissive et d’un humour parfois décapant, il décode et fait parler des faits d’apparence anodine. Mais le ciment qui tient ensemble tous ces textes disparates, une véritable philosophie de vie en fait, c’est une résistance volontaire à la folle agitation du monde, à l’affairisme débridé, simulacre d’efficacité. Ce qui donne de très beaux écrits sur l’art de la sieste, l’intérêt de la procrastination, le laisser-faire, la méfiance de l’action.

Comment ça cause

Grozdanovitch, tout paresseux qu’il se prétende, déploie sa pensée dans de longues phrases, entrecoupées de digressions et de citations, comme pour nous obliger à ralentir, à prendre notre souffle et à recommencer une seconde fois notre lecture sans nous presser. Rien ne vaut quelques extraits pour apprécier la virtuosité de sa plume.

« En effet, s’il est une chose dont je crois pouvoir m’enorgueillir (au regard d’une improbable et vaine postérité), c’est bien celle-ci : savoir, au détour d’une vague pensée, d’un spectacle anodin, d’une embellie soudaine de l’atmosphère (et des oiseaux surexcités se pourchassent alors en criaillant hystériquement entre les toits tandis que de bedonnants nuages s’alanguissent dans la savane du ciel d’après-midi…), oui, je me targue, disais-je, de savoir parfaitement faire ceci : m’installer au cœur d’une minime extase fortuite, puis la gonfler comme une bulle de savon enfantine pour la laisser flotter quelques profondes minutes, dans les cas très favorables quelques heures, suspendues au-dessus du va-et-vient des récurrentes urgences (tout en prenant soin, bien entendu, de rester suffisamment discret, car le grand comptable sourcilleux et creveur de bulles, de là où il est, nous surveille et ne badine bas avec ce qu’il estime être superflu). Bref, savoir maintenir ces instants d’équilibre sur la fine pointe éphémère du présent, c’est là, oui, je le confesse, mon seul intime et ultime art de vivre! »

« … tout le suc qu’un regard attentif pouvait tirer de la vie quotidienne en apparence des plus banales. »

« Plus personne, en vérité, ne semblait capable de s’adonner avec pertinence à l’art difficile et subtil de ne presque rien faire. […] Nous ne savions plus doser ni équilibrer nos gestes avec la précision et la sobriété requises par le cours des choses. »

Grozdanovitch a beaucoup publié depuis quelques années. Ses titres sonnent aux oreilles comme une sorte de poème : Petit éloge du temps comme il va, La puissance discrète du hasard, L’exactitude des songes.

L’art difficile de ne presque rien faire est l’œuvre d’un érudit qui, loin de nous écraser de sa connaissance, nous fait plutôt sentir intelligent.

Synchronicité

Les coïncidences sont souvent amusantes. Un des derniers textes de ce livre porte sur un écrivain fétiche de l’auteur, Tchékhov. Sur mes genoux, celui qui m’attend, Le petit voleur de Robert Lalonde, dont un des personnages est justement Tchékhov :-).

Denis Grozdanovitch, L’art difficile de ne presque rien faire, Denoël, 2009, 330 pages

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