Chaque vie est un miracle

Que pensent de nous ces hommes et ces femmes perpétuellement occupés à gommer nos traces, remettre en ordre les chaises éparpillées autour de la piscine, effacer les doigts des enfants dans les miroirs des ascenseurs, garer nos voitures et monter nos paquets, distribuer les chaises et les parasols sur la plage, aspirer le sable que nos sandales ont laissé sur le tapis du corridor?

Tous ces gens qui bossent dur pour éviter la fatigue à ces autres qui se prélassent avec ostentation… Hier, dans l’ascenseur, l’un d’eux épongeait une flaque suspecte d’un air écœuré, traduisant sans doute le sentiment que plusieurs doivent éprouver à l’égard de nos comportements inconsidérés.

Chacun de mes séjours dans ce chic immeuble éveille en moi la mauvaise conscience des inégalités sociales. Et que dire du sans-abri qui campe toujours à l’ombre des tours somptuaires de la Collins?…

Voilà que ma lecture du jour, choisie par hasard dans ma boite de livres reçue en cadeau de Noël, donne un tour nouveau à cette réflexion. De quoi s’agit-il? Emmanuel Carrère a obtenu le prix Renaudot 2011 pour la biographie de Limonov. Jamais entendu parler de cet illustre écrivain russe . J’en suis bien un peu honteuse, mais bon… Vers le milieu du livre, une citation : « l’homme qui se juge supérieur, inférieur ou même égal à un autre homme ne comprend pas la réalité. » Le récit de la vie de Limonov prend pour assise cette idée et constitue pour son auteur une façon de travailler « … à s’en imprégner, à la digérer, à se l’incorporer, en sorte qu’elle cesse d’être une idée pour informer le regard et l’action en toutes circonstances. » (p. 228)

C’est sans doute cette position initiale qui donne toute la force à cette si extraordinaire biographie. Carrère ne s’en tient pas à l’anecdotique d’une trajectoire mouvementée et souvent sulfureuse. Il tente de pénétrer l’âme de son héros, de voir la vie par ses yeux et d’échapper ainsi à l’effet réducteur de tout jugement extérieur. La question n’est pas de savoir si Limonov est un dissident respectable ou un dangereux fasciste, un grand écrivain ou un héros politique. Le but du livre n’est pas d’apposer une étiquette, mais d’entrouvrir une fenêtre sur un être d’une extrême complexité, non parce qu’il s’agit de Limonov, mais parce qu’il s’agit d’un être humain. C’est aussi Carrère qui se révèle à nous à travers la position exigeante qu’il a choisi d’adopter et qui nous livre une leçon de présence à soi, aux autres et au monde. Bien que Limonov soit un sujet passionnant, c’est bel et bien l’approche de l’auteur et la qualité incontestable de sa plume qui justifient qu’on lui attribue une prestigieuse consécration. À la suite de cette lecture, si on connait mieux Limonov, c’est de Carrère dont on se prend d’affection. 

Mes tiraillements sur la question des inégalités sociales, toujours aussi lancinants, en sont du coup passés au second plan, car Carrère m’a rappelé que, primant sur ces considérations, chacun est un univers, complexe, indéfinissable, une planète autour de laquelle tourne le reste de l’univers et sur laquelle, personne ne pourra jamais se poser. Chaque vie est un miracle.

Emmanuel Carrère, Limonov, P.O.L., 2011

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