Sous la surface lisse du bonheur apparent

Une sortie au restaurant sur la riche côte floridienne est souvent l’occasion d’observer de près une faune qui nous est étrangère : jet-set en goguette, joyeuse réunion de représentants du monde interlope, excentriques et bizarres de tous poils. Et parfois, au cœur de cette bruyante animation, un être qui se démarque et qui retient toute notre attention. Comme ce soir-là, au Blue Moon Fish Company de Lauderdale-By-The-Sea.

Arrivés côté rue, nous laissons nos clés au valet, comme le font toujours les gens riches et célèbres. Des filles superbes, longilignes, toutes vêtues de noir, nous accueillent. Une de ces créatures fantasmatiques nous guide vers une magnifique terrasse qui donne sur l’Intracoastal et qui, couverte d’un auvent, est protégée d’éventuelles intempéries. Jolie table, vue sur l’eau, un temps de rêve! Débarrassés du choix difficile d’un alléchant menu, nous pouvons admirer les yachts qui filent sur le moiré du canal dans le jour qui tombe tout doucement. Pour un peu, on se croirait au paradis.

Soudain… éructations enfumées d’un speedboat qui frotte sa panse contre le quai. En débarquent un homme obèse, un gros cigare fiché dans la gueule, et sa compagne, rutilante et de mauvais goût. Première note discordante dans ce décor enchanteur.

Puis ils sont arrivés…

Bien sûr, c’est lui qu’on aperçoit en premier. Personnage hors norme, race à part, rejetant les dictats des genres, mais empêtré dans ceux de ce troisième sexe. Le travesti… Son homme est bien mis, vêtu d’un complet, chic, mais décontracté. Mais on ne le remarque qu’après coup. On est d’abord saisie par cette autre : grande, athlétique, longue jambe nue soigneusement exfoliée, jupe outrageusement courte, corsage minimal, talons extravagants, maquillage appuyé, faux cils. À plusieurs reprises, il sort fumer sur le quai. Chacun de ses retours est l’occasion d’une parade entre les tables, sous les regards ahuris, ironiques, dégoûtés ou incrédules des convives qui ne peuvent s’empêcher de l’observer, discrètement ou sans vergogne. Il se déplace d’un pas lent, tout raide, toisant les voyeurs que nous sommes d’un air dans lequel il me semble lire le défi. Il pourrait être comique, ridicule ou juste sympathique. Il m’inspire plutôt un immense malaise, comme lorsque l’on devine chez une personne quelque chose qu’elle n’aurait voulu, sous aucune considération, laisser transparaître. Ce n’est pas tant son accoutrement de drag queen qui dérange que ce quelque chose qui dépasse du personnage. Ce regard de crucifié, cette rigidité de supplicié.

La table est excellente, le décor n’a rien perdu de sa magnificence, mais rien n’est plus tout à fait pareil. Sa présence a emporté mon insouciance, ramenant à ma conscience la souffrance universelle qui couve sous la surface lisse du bonheur apparent.

Une réflexion sur “Sous la surface lisse du bonheur apparent

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