
Je savais dâavance que je serais touchĂ©e Ă lâos. Par le thĂšme, par le style, par la façon unique quâa Robert Lalonde de dire les choses. Et je ne me suis pas trompĂ©e. Dernier opus dâune Ćuvre trĂšs riche, câest dans ce livre quâil nous donne le mieux Ă voir son immense talent qui nâest pas fait que de maĂźtrise technique du langage, mais surtout de prĂ©sence au monde et Ă soi, et du courage de tĂ©moigner de cette expĂ©rience.
Câest le cĆur qui meurt en dernier est un rĂ©cit. Celui de la mĂšre de lâauteur. Un personnage plus grand que nature, comme lâest peut-ĂȘtre toute mĂšre, en rĂ©alitĂ©. Câest de ce lien fondamental dont nous parle Lalonde. De lâextrĂȘme complexitĂ© de ce lien, de ce cordon insĂ©cable fait de tous les paradoxes et dont ne peuvent attester que les mots Ă deux tranchants tels que tendre fĂ©rocitĂ© ou haine amoureuse. SĂ©ductrice, manipulatrice, imprĂ©visible, maĂźtre chanteur, mais aussi vulnĂ©rable, touchante, Ă©blouissante, tels sont quelques-uns des traits de celle qui est lâobjet de cet hommage-rĂšglement de compte enchevĂȘtrĂ©. Volontairement aveugle aux abus du pĂšre, comme le narrateur le dĂ©couvrira dans un dĂ©lire de fin de vie de sa mĂšre qui, croyant parler Ă son mari dĂ©cĂ©dĂ© depuis longtemps, exigera de celui-ci quâil demande pardon Ă son fils. Car elle savait la mĂšre. Comme toute mĂšre dâagresseur. Et Ă ce fils quâelle prend pour son mari, elle confie son chagrin, sa honte et son remord du malheur « quâil avait introduit dans la maison, comme on ouvre la porte au loup. »
Certains livres nous font passer un bon moment, nous amusent, nous font rigoler ou trembler de peur. Celui-ci nous prodigue une grande goulĂ©e de vie, un surplus dâĂąme. Notre existence est plus vraie, plus large, plus vibrante, enrichie de cette expĂ©rience humaine livrĂ©e avec une authenticitĂ© bouleversante et une grande pudeur Ă la fois, dans une langue qui ne cesse de crĂ©er et de nous ravir :
« Tu étais tranquille, débarrassée, légÚre, offerte au bienheureux assombrissement des choses. »
« Le soir tombait, un jeune soir de trÚs vieil automne, violet tendre et bleu aile de sarcelle. »
« Au fond, peut-ĂȘtre est-ce Ă la fois fatal et tout simple et chacun doit faire comme ça : aimer, dĂ©tester, fuir, faire sa vie au loin et, Ă la brunante, revenir, moitiĂ© attachĂ© moitiĂ© libre, moitiĂ© guĂ©ri moitiĂ© vengeur, sur les lieux du beau carnage. »
Heureux homme qui, parvenu Ă cet Ăąge oĂč le pardon est parfois possible, possĂšde ce don des mots qui permettent de rendre compte de lâincohĂ©rence des sentiments â fidĂ©litĂ© et infidĂ©litĂ©, amour et dĂ©samour, gaĂźtĂ© et dĂ©senchantement, luciditĂ© et folie â et de leur rendre leur cohĂ©rence qui est de nâavoir pu ĂȘtre diffĂ©rents.









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