Le chardonneret couronné

Non, ce n’est pas un représentant de la famille des passereaux, mais le titre de la traduction du dernier livre de Donna Tartt: Le chardonneret. Couronné, parce qu’il vient d’obtenir le prestigieux Prix Pulitzer du roman. Je m’apprêtais justement à écrire un commentaire dithyrambique sur cette œuvre époustouflante au moment où j’ai appris l’honneur qu’avait réservé nos voisins du Sud à Goldfinch, la version originale de ce pavé de 787 pages.

Le narrateur de l’histoire n’a que quinze ans au moment des événements qui vont le propulser dans le monde halluciné du choc post-traumatique. Le destin (force divine ou force immanente?) de Theo sera à tout jamais marqué par l’attentat à la bombe dont sa mère et lui seront victimes, un matin qui aurait dû être comme les autres, alors qu’ils visitaient le Museum of Modern Art de New York, le MoMa comme on dit. C’est un célèbre tableau, le Chardonneret de Fabritius, qui avait attiré la mère de Theo dans ce musée. Et c’est autour de cet objet que s’articule tout le reste du récit. C’est en se laissa1911984_638891579515366_926164730_nnt distraire de cette peinture que notre jeune héros sera foudroyé par l’amour avant de l’être par le souffle de l’explosion qui tuera net sa mère. C’est toujours à-propos de ce tableau projeté au sol par la déflagration qu’il nouera un lien étrange et indélébile avec Welty, le grand-père de Pippa, la fille rousse qui l’a hypnotisé. Cet improbable huis clos entre le moribond et l’adolescent traumatisé, parmi les débris humains et les décombres du bâtiment, se terminera par la mort du premier et par le sauve-qui-peut du second avec la précieuse peinture. Qui sera à la fois son baume et son karma. Un rappel vital de sa mère et un recel sans cesse susceptible de le perdre.

Tout cela, on l’apprend dans les cinquante premières pages! Il en restera 730 qui nous tiendront en haleine sans relâche. L’auteur nous immerge dans une histoire singulière portée par des personnages inoubliables et d’une psychologie fine et nuancée. On entend battre leur sang, on sent leur souffle. Il y est question de désespoir et de résilience, de drogue et de déchéance, mais aussi d’amour, d’amitié et de bonté. Et tout ça, traité de main de maître par une plume riche et originale et extrêmement précise dont voici un extrait :

Theo a peu de contrôle sur les événements qui le parachutent dans des lieux où il n’a pas choisi d’aller. Comme en cette veille de Noël, alors qu’il se retrouve presque malgré lui à Amsterdam, avec un ami…

« … j’étais trop désorienté par mon environnement pour écouter attentivement et, avec les sens presque douloureusement exacerbés, j’ai remué l’écrasée de pomme de terre avec ma fourchette et j’ai senti l’étrangeté de la ville m’assaillir, les odeurs de tabac, de malt et de muscade, les murs du café du même brun mélancolique qu’un vieux livre replié de cuir puis, au-delà, des passages sombres et des clapotements de l’eau saumâtre, des cieux bas et de vieux bâtiments penchés les uns contre les autres avec un sentiment sombre et poétique teinté d’une vague sensation de destruction, la solitude pavée d’une ville qui donnait l’impression, à moi en tout cas, d’un endroit où l’on pourrait laisser l’eau se refermer sur sa tête. »

Il est intéressant de savoir que Donna Tartt ne publie qu’un roman aux dix ans et que chacun constitue un événement littéraire. En 1993, sortait Le maître des illusions, immense succès de librairie que certains qualifient de chef-d’œuvre. En 2003, elle récidivait avec Le petit copain et enfin, en 2013, elle nous présentait Le chardonneret également salué par la critique.

Pour en savoir plus:

Donna Tartt, prix Pulitzer pour Le Chardonneret, dans le Figaro

Le chardonneret dans Bilbio

Le Maître des illusions, dans Bilbio

 

Donna Tartt, Le chardonneret, 2013, Plon, 787 pages

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