Kerr: Histoire et frissons

Ouvrir un livre de Kerr, c’est lire une page d’histoire tout en savourant le plaisir d’une intrigue magnifiquement ficelée. Dans La mort, entre autres, Gunther, ex-commissaire de police, se démène une fois de plus dans l’Allemagne maintenant occupée (1949), gangrenée par la fièvre des règlements de compte d’après-guerre de tous genres, dans le vacarme assourdissant du Munich en reconstruction.

KerrGunther, hôtelier en dilettante à la suite de la mort de son beau-père et de l’hospitalisation de son épouse, reprend du service comme détective privé. Il sera entraîné, malgré lui, par une femme (son talon d’Achille) dans la chasse aux ex-nazis auxquels il sera vicieusement assimilé. Il ne devra sa survie qu’à ses réflexes de policier et à sa rage de vivre. Ici encore, les horreurs de la guerre et des camps ne nous seront pas épargnées. Il sait par ailleurs mettre en scène l’extrême complexité des problèmes de conscience des Allemands confrontés à leurs responsabilités dans l’histoire récente de leur pays, les intérêts divergents des nations et des groupes ethniques concernés, chacun cherchant à profiter de la confusion qui règne pour tirer son épingle du jeu, le rôle ambigu et peu reluisant de l’Église catholique dans le sauvetage des nazis anxieux d’échapper à la justice. À la fin du livre, Kerr prend toujours soin de mentionner les principaux faits historiques qui ont inspiré sa fiction.

L’âpreté des scènes et la rudesse des protagonistes sont habilement contrebalancées par l’intarissable sens de l’humour de l’auteur, lequel se surpasse dans la description imagée et presque surréaliste des personnages. Deux petits extraits pour en témoigner :

À propos de deux policiers autrichiens :

« Ils étaient vêtus de cols roulés et de pantalons de ski. L’un d’eux était plus jeune. Ses cheveux bruns étaient collés, comme si le coiffeur venait de les enduire d’huile capillaire ou de brillantine, ou pourquoi pas d’une poignée d’amidon. Il avait des sourcils qui faisaient penser aux doigts d’un singe et de grands yeux marron qui n’auraient pas déparé une variété de gros chiens, tout comme le reste de sa figure.»

« Je m’approchai de l’opérateur. Il avait un nez en forme de manche à air et les cheveux tendance blaireau – gris en surface et plus sombres dans l’épaisseur. »

Cet humour se teinte d’un cynisme prononcé et réjouissant dans la bouche du détective aux prises avec des personnages antipathiques ou carrément répugnants.

En fin de compte, Kerr rattache habilement tous les fils apparemment flottants de l’histoire dans une fin haletante. On n’a alors qu’une idée, ouvrir le roman qui nous racontera la suite de cette aventure.

Philip Kerr, La mort, entre autres, Livre de poche, 2009, 565 pages

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