Singulière filiation

Ce premier livre de la caisse magique (voir mon précédent billet) s’est multiplié en réalité par deux. Car avant d’aborder Meursault, contre-enquête, de Kamel Daoud, j’ai voulu entendre la voix de celui à qui Daoud répondait, par delà le temps, l’espace, les cultures. J’ai donc d’abord lu L’étranger de Camus.

L’inspirateurcamus

Plaisir de lecture, bien sûr, lorsqu’on entre en contact (eh non ! je n’avais jamais lu L’étranger. Péché avoué…) un chef-d’œuvre consacré qui contribua à la réception par Camus du Nobel de littérature en 1957. Déroutante lecture, cependant. Et déroutés, d’autres le furent avant moi par ce court roman inclassable et dont le sens se dérobe, tout simplement. Devant les contradictions des critiques de l’époque — Jean-Paul Sartre, Roland Barthes et autres pontifes de la littérature — l’un d’eux, et non le moindre, Gérard Genette, concluait : « Déclinons donc toute interprétation et laissons ce récit à son indécision. »1

Pourtant, la lecture de ce roman n’apparaît pas spécialement ardue. Écrite dans un langage simple, en phrases brèves et dans un ordre logique, on voit avec clarté les faits s’enchaîner comme dans un film. Non, c’est l’intention de l’auteur qui nous reste difficilement accessible alors qu’il nous laisse avec le malaise créé en nous par ce personnage désenchanté qui tue sans raison apparente un Arabe, par un beau dimanche après-midi de désœuvrement, sur une plage d’Alger. Et qui sera condamné à la peine capitale, moins pour ce meurtre gratuit que pour avoir fait preuve d’indifférence lors du récent décès de sa mère. Pourtant, L’étranger n’est pas la simple mise en scène d’un déni de justice. La portée en est plus philosophique. Si j’avais à résumer par un seul thème ce que je retiens de l’œuvre, je mentionnerais le problème de l’identité tel qu’incarné par Meursault, personnage insaisissable, jusque pour lui-même. Mais le sujet, passionnant en lui-même, est l’objet d’un exercice intellectuel qui me laisse à sa marge.

L’admirateurdaoud

Pourtant, ce petit chef-d’œuvre en a passionné plus d’un, dont Kamel Daoud, à n’en pas douter. Et qui, sous le prétexte d’une contre-enquête fictive, rend ainsi hommage à Camus :

« J’ai brièvement connu le génie de ton héros : déchirer la langue commune de tous les jours pour émerger dans l’envers du royaume, là où une langue plus bouleversante attend de raconter le monde autrement. C’est cela ! Si ton héros raconte si bien l’assassinat de mon frère, c’est qu’il avait atteint le territoire d’une langue inconnue, plus puissante dans son étreinte, sans merci pour tailler la pierre des mots, nue comme la géométrie euclidienne. Je crois que c’est cela le grand style finalement, parler avec la précision austère que vous imposent les derniers instants de votre vie. Imagine un homme qui se meurt et les mots qu’il prononce. C’est le génie de ton héros : décrire le monde comme s’il mourait à tout instant, comme s’il devait choisir les mots avec l’économie de sa respiration. C’est un ascète. »2

Cet extrait permet à la fois de mesurer l’admiration de l’écrivain algérien pour son aîné et sa propre dextérité langagière.

Le roman de Kamel Daoud expose, par la voix du narrateur, la quête de sens et d’identité provoquée chez lui après l’assassinat de l’Arabe par Meursault. Car ce narrateur n’est nul autre que le frère de la victime anonyme de L’étranger!  Le résultat est par moment hallucinant. Les fictions s’entrecroisent, se répondent, et finissent par donner l’impression que les faits et gestes décrits dans L’étranger se sont réellement passés. Par ailleurs, l’auteur additionne les éléments de parallélisme, faits, personnages, atmosphère, avec l’œuvre de Camus, allant même, à la toute fin, jusqu’à pasticher son maître. Mais de ce brillant exercice, le plus intéressant reste pour moi la profonde réflexion sur les notions d’identité, traitée ici bien différemment que dans L’étranger, et nous ouvrant la porte d’une intimité tout à fait incarnée et touchante.

Sans m’avoir emportée comme peuvent le faire certaines oeuvres, je conviens que l’intérêt du sujet, la langue poétique de l’auteur, la structure originale de la construction du récit, tout justifie sans peine ce prix Goncourt du premier roman 2015.

 

 

Albert, Camus, L’étranger, Folio plus, Gallimard, 1996, 173 pages

Kamel Daoud, Meursault, contre-enquête, Actes Sud, 2014, 153 pages

 

Suivi de la liste

  • Svetlana Alexievitch, Prix Nobel de littérature
  • La fin de l’homme rouge ou le temps du désenchantement
  • La guerre n’a pas un visage de femme
  • Kamel Daoud, Meursault, contre-enquête, Prix Goncourt du premier roman
  • Mathias Enard, Boussole, Prix Goncourt
  • Nathalie Azouai, Titus n’aimait pas Bérénice, Prix Médicis
  • Kerry Hudson, La couleur de l’eau, Prix Fémina étranger
  • Delphine de Vigan, D’après une histoire vraie, Prix Renaudot
  • Christophe Boltanski, La Cache, Prix Fémina
  • Hédi Kaddour, Les prépondérants, Grand prix du roman de l’Académie française
  • Boualem Sansal, 2084 La fin du monde, Grand prix du roman de l’Académie française3
  • Laurent Binet, Qui a tué Roland Barthes? Prix interallié
  • Nicolas Dicker, Six degrés de liberté, Prix du gouverneur général
  • Christine Angot, Un amour impossible, Prix Décembre

 

  1. Albert Camus, L’étranger, p.138
  2. Kamel Daoud, Meursault, contre-enquête, p.110
  3. L’écrivain d’origine tunisienne Hédi Kaddour et l’écrivain algérien Boualem Sansal ont reçu ex aequo le Grand Prix du roman de l’Académie française.

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