Petite musique lascive

Les musiques se suivent, mais ne se ressemblent pas. Après douce et la lancinante, en voici une pour le moins lascive. 

Le propos

Un homme, dont la femme gagne honorablement sa vie en publiant un roman chaque année, abandonne son bureau d’architecte pour se mettre lui aussi à la fiction. Pas si facile, semble-t-il, de pondre un bouquin. Partant d’une règle personnelle, notre apprenti romancier décide que pétomanie et Shoah seraient tous les deux présents dans chacun [des] chapitres, alternativement sur un mode majeur et mineur. Autre grande intuition de notre scribouilleur en herbe, l’inspiration est fille du désir et celui-ci, c’est bien connu, prend sa source dans le désir sexuel, ou plutôt, l’un et l’autre ne seraient que deux faces d’une même chose. Donc, pour stimuler son imagination, le teneur de crayon commence ses séances d’écriture en saisissant à pleine main son membre créateur réveillé par le visionnement de porno. Aussi bien alimentée, l’inspiration de l’auteur devrait déborder, que dis-je, éclabousser la feuille blanche. Mais il n’en est rien. L’affaire va ainsi jusqu’au moment ou notre Hugo en panne tombe sur le journal de sa femme et y lit ceci : Ai revu Léon. Il m’a prise deux fois sans débander. Sa queue est plus grosse que celle de Raphaël. Je n’avais jamais fait attention à cette question de la taille. Maintenant, je comprends. Il me pénètre mieux, plus vigoureusement, plus profondément. Le mari aussi ignorant que nous de ce que Laetitia a compris n’aura de cesse de tenter d’élucider la question, puis de se venger.

Chercher la substance

Si Anatomie de l’amant de ma femme est un texte bien tourné, si l’auteur, Raphaël Rupert, est un érudit qui parsème son livre de références littéraires, je n’ai pu m’empêcher tout au long de ma lecture d’en chercher la substance. Mises à part quelques réflexions intéressantes (sans être originales) sur l’écriture et sur la mince frontière qui sépare la fiction de la réalité, je n’ai pas trouvé là matière à me divertir, à m’émouvoir ou à m’instruire. Et si j’en ai poursuivi la lecture jusqu’à la fin, entre deux bâillements et deux éclats de rire (c’est parfois très drôle), c’est que la chose a le mérite d’être brève (moins de 200 pages). Quelles vertus pour moi invisibles y ont découvert les membres du jury du Prix de Flore ?

Un échantillon

Quelque chose, en plus de mes tracasseries habituelles, me contrariait, je ne savais pas quoi, et quand je pris conscience que ce qui me décevait, c’était que pour une fois, je ne pouvais pas discuter avec Laetitia des tares du nouvel amant de Béatrice pour la bonne raison que l’amant, c’était moi, cela me fit réaliser mon lamentable nouveau statut. J’étais dans la lignée des amants habituels de Béatrice, fuyant, égoïste et marié. Et toute cette histoire à trois avec Béatrice et Laetitia, cela virait à du vaudeville, à de la bonne baise bourgeoise. Madame se tape le palefrenier bien membré pendant que Monsieur se tape l’amie de Madame. Je n’avais pas calculé en engageant cette liaison avec Béatrice combien cela serait désolant, et, croyant y gagner et me venger de Laetitia, je ne faisais que m’ennuyer et me détruire moi-même. Le désir ne se lève que dans le trouble. Dans cette baise bourgeoise, je vivais dans l’excès et le trouble a besoin du manque. Mon roman dans ces conditions n’avait aucune chance d’exister. Il fallait que je lui adresse un coup de fouet salvateur qui le fasse repartir de l’avant. Pour cela, je devais rompre les amarres et voguer vers le grand large, mais je n’avais aucune idée de ce que cela pouvait concrètement signifier.

Raphaël Rupert, Anatomie de l’amant de ma femme, L’arbre vengeur, 2018, 199 pages

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