Le sillon

Lorsque j’ai visité la Turquie, il y a de ça environ 13 ans, Erdoğan, depuis peu premier ministre, soulevait beaucoup d’espoir. Pourtant, notre guide, Günseli, s’inquiétait déjà de la montée de l’intégrisme musulman qui agitait les campus universitaires. Des signes épars laissaient entrevoir un effritement de la laïcité si chère à Kemal Atatürk, père de la Turquie moderne.

Le sillon de Valérie Manteau nous propulse 10 ans plus tard, dans la Turquie actuelle où justice et liberté d’expression ne veulent plus dire grand-chose.

Ce roman tient davantage du récit que de la fiction. À quelques exceptions près, les personnages sont réels mais portent des noms fictifs, question de ne pas aggraver les menaces à leur sécurité. La narratrice, journaliste et écrivaine de profession, est venue à Istanbul pour y retrouver l’homme qu’elle aime. Elle s’investit bientôt dans une enquête sur Firat Hrant Dink, journaliste arménien assassiné en 2007 par un jeune nationaliste turc avec lequel la police s’empresse de poser fièrement. Le crime est signé. La cour pénale internationale blâmera le pouvoir et l’assassin sera jugé et condamné. Mais quel crime avait donc commis ce journaliste ? Dink publiait un journal bilingue, Agos (le Sillon en français), en arménien et en turc. Il revendiquait son origine arménienne, parlait à haute et claire voix du génocide perpétré contre les Arméniens au début du 20esiècle, non pour crier vengeance, mais pour militer en faveur d’une réconciliation des deux peuples. Or une loi a été récemment adoptée et prévoit des peines lourdes pour toute personne, artiste ou journaliste qui attaque l’identité turque. Parler du génocide, depuis toujours nié par le pouvoir, c’est dénigrer la turcité. Une véritable paranoïa. 

Valérie Manteau nous balade aux quatre coins d’Istanbul, de ses lieux hautement touristiques aux quartiers inconnus des voyageurs, de l’Europe à l’Asie que sépare, au cœur de la ville, le magnifique Bosphore. La cité mythique s’anime sous nos yeux, les chats et les chiens s’y prélassent sans loi ni maîtres, les hommes fument la chicha sur les terrasses des cafés, la circulation démentielle fabrique ses bouchons, les petits marchands ambulants sollicitent les passants. Ça sent les épices, la fumée… et la peur. Cette peur qui a jeté son couvercle de plomb sur la ville qui se rêvait européenne. Du moins dans certains quartiers alors que d’autres étaient déjà hantés par les êtres fantomatiques dissimulés sous les noirs tchadors.

Le sillon est le récit d’un itinéraire dans Istanbul et dans l’histoire. Disons, une sorte de guide de voyage dans un pays soumis à la montée en puissance de la dictature. La lecture en est facilitée par une langue claire, mais compliquée par notre méconnaissance de l’histoire turque et des faits évoqués. Compliquée aussi par l’absence des habituels marqueurs graphiques des dialogues. Il arrive qu’on se sache plus qui émet quelle opinion. Mais ce détail n’enlève rien à l’intérêt du récit et à sa valeur éducative relativement à ce qui se passe dans ce pays déchiré entre deux mondes et dont les forces intellectuelles (notamment les journalistes et les professeurs d’université) sont en voie d’être décapitées par l’homme fort du moment.

Le sillon se veut un témoignage en appui à la lutte que mènent les hommes et les femmes qui, là-bas, mettent tous les jours leur vie en danger pour défendre la liberté d’expression et le droit pour tous les Turcs, quelle que soit leur origine, Kurde, Arménienne, Syrienne, Juive ou Grecque, de vivre en paix et en harmonie au pays d’Atatürk.

Voyez Valérie Manteau parler de son livre à La grande librairie.

Valérie Manteau, Le sillon, Le Tripode, 2018, 262 pages

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