La longue marche

Je n’avais pas 30 pages de lues que j’étais déjà conquise. Je savais qu’une voix forte s’élevait pour dire des choses percutantes.

Les trois quarts du temps de Benoîte Groult m’a passionné, comme tout ce que je connais de cette auteure. 

Des femmes fortes

Ce roman met en scène trois générations de femmes observées avec une lucidité décapante par Louise Morvan, fille d’Hermine, qui à l’image de la bête du même nom ne cédait à personne, ne transigeait sur rien. Née Carteret en 1896, elle devint Mme Adrien Morvan le 23 mai 2013 et découvrit l’homme le soir même dans toute son horreur. Car elle était complètement ignorante, la jeune Hermine, ignorante mais prévenue qu’elle s’habituerait au pire sans avoir la moindre idée de la morphologie de ce « pire ». La première grande guerre, comme une bénédiction, éloigne le mari durant quelques années et laisse à la jeune femme le temps de retrouver son aplomb, de cultiver l’amour épistolaire et d’entrevoir un facette de l’amour encore plus improbable. Elle a compris la fantasque jeune femme que pour exister, elle doit accepter certaines contraintes sociales et mener sa guerre de tranchées en catimini.

Sa fille, Louise, la désespère. Elle est tout le contraire des attentes d’Hermine. La petite est docile, soumise, gourde. Malgré tous les efforts d’Hermine pour en faire une fille forte, Louise tombe en amour d’un jeune homme tuberculeux et plus tard, d’un séducteur invétéré. Car Louise rejette les stratégies maternelles. Simuler la soumission, elle n’en est pas capable. Elle croit plutôt à la coopération, à la bonne volonté, à la persévérance. L’amour lui semble plus important que tout.

La longue et lente marche

À travers ces deux personnages, et les filles de Louise, c’est l’évolution de la condition des femmes du 20e siècle qui est revisitée. D’abord avec Hermine, dans son désir très fort d’exister à une époque où la condition féminine était un corset lacé très serré, à la limite de l’asphyxie. Puis avec Louise, qui mettra beaucoup de temps à se trouver elle-même, et à laisser poindre l’être que sa puissante mère n’avait peut-être pas aidé à advenir. Enfin les filles de Louise dont la vie est à peine effleurée nous permettent d’entrevoir les mutations de la lutte toujours nécessaire dans les années 80 (comme en 2019 !) pour une réelle égalité.

Une grande écrivaine

La voix de l’auteure est puissante, sa plume alerte. Certains écrivent avec élégance. Benoîte Groult écrit dans l’urgence de dire. Elle mord aussi, mais avec un humour noir et jubilatoire.

Extrait

Bientôt Louise ne serait plus une jeune veuve mais une femme seule, de celle que l’on n’invite pas volontiers dans les ménages bourgeois ; puis elle basculerait, la trentaine venue, dans les limbes où sont reléguées les vieilles filles, véritable caste hindoue où avait végété toute sa vie celle que l’on n’appelait plus que « cette pauvre Jeanne », parmi les vierges flétries, marquées pour toujours par la honte de n’avoir pas été distinguées par un homme et qui ne servent désormais, sortes de bonnes sœurs sans Dieu, qu’à soigner les moribonds, enseigner le catéchisme et garder leurs neveux et leurs nièces. 

La difficile coexistence

Si ce roman examine la condition des femmes sous une multitude de facettes, la grande question me semble être celle de la coexistence. Comment concilier le désir d’aimer et d’être aimée tout en existant comme être libre ? Comment sortir des mille pièges qui guettent les femmes ayant, comme les hommes, le désir de s’exprimer, de réussir ? Comment déconstruire les réflexes si profondément ancrés qui en font d’éternels adversaires ?

Rien n’est définitivement gagné

On pourrait croire que ces considérations évoquées dans un roman vieux de près de 40 ans sont complètement dépassées, que plus rien n’entrave la marche en avant des filles d’aujourd’hui. Pourtant, bien des hommes sont encore démoralisés si leur femme connaît davantage de succès professionnel qu’eux et bien des filles instruites et volontaires peinent à dénicher un compagnon de vie. Et qu’une femme ose se différencier, parler haut et fort de ce qui dérange, et la haine se déchaîne sur les réseaux sociaux avec une virulence et une violence à faire frémir ! C’est pourquoi je dirais que ce roman n’a pas pris une ride.

Benoîte Groult, Les trois quarts du temps, Livre de poche, 1983, 542 pages.

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