La langue rempaillée

Un vent de fraîcheur soufflerait-il enfin sur un peuple soucieux de la qualité de sa langue parlée ? Notre indélogeable complexe d’infériorité face aux cousins d’outre-mer, les Français, bien sûr, serait-il en voie de prendre du plomb dans l’aile ?

Canarder les préjugés

C’est à voir, mais c’est explicitement le but poursuivi par Anne-Marie Beaudoin-Bégin, linguiste, spécialisée en sociolinguistique historique du français québécois. Dans un court essai ayant pour titre La langue rapaillée. Combattre l’insécurité linguistique des Québécois, elle s’emploie à canarder sans pitié les préjugés et le prêt-à-penser, assises de notre manque d’assurance à propos de notre langage et de notre tendance à croire qu’ailleurs, c’est bien mieux.

En bref

Grossièrement résumé, disons que cet essai plutôt irrévérencieux expose avec clarté la différence entre la langue soignée, apprise à l’école, essentielle dans certaines circonstances de la vie, protégée par les normes que sont les grammaires et les dictionnaires. Par ailleurs, en ce qui a trait à la langue parlée, celle qu’on utilise tous les jours dans un contexte informel, c’est une autre paire de manches. À ce sujet, la spécialiste se déchaîne, démontrant de toutes les manières possibles sa légitimité pourvu que le locuteur se fasse comprendre par tous. Elle dénonce la volonté des puristes d’appliquer au registre familier les règles pensées d’abord pour un registre soigné, le plus souvent écrit. Elle déshabille les innombrables illogismes qu’ils véhiculent d’un ton péremptoire. 

Extrait

Le locuteur moyen qui désire maîtriser les règles fait alors l’équation selon laquelle un anglicisme est mauvais. Il est heureux d’avoir enfin trouvé une chose à laquelle se rattacher dans cet ensemble complexe que sont les règles du français soigné. Mais lorsqu’il pousse la recherche un peu plus loin et qu’il constate que surf, web et steak, qui sont manifestement des mots issus de l’anglais, eux, sont acceptés, ou qu’il constate que le mot informel est accepté même s’il vient de l’anglais, mais pas son contraire, formel, ses convictions sont ébranlées. Et lorsqu’il pousse encore plus loin et qu’il découvre, dans le Multidictionnaire de la langue française, que le mot tuxedo est condamné parce que c’est un anglicisme, alors que smoking est recommandé, ou que le mot carré dans le sens de « place » (comme dans carré d’Youville) est aussi condamné comme un anglicisme, et que c’est le mot square qui est recommandé, alors là, il décroche. p. 74

On lit!

Ce court échantillon vous aura peut-être donné le goût, je l’espère, de découvrir ce petit bouquin rafraîchissant, plein d’humour et d’une grande facilité de lecture. Je ne suis pas certaine qu’il fera disparaître notre insécurité linguistique, mais il aura semé un doute salutaire, comme l’est si souvent le doute. Deux autres titres complètent la réflexion de l’auteure, La langue racontée et La langue affranchie, dont je vous reparlerai.

Pour une opinion plus développée et plus critique que la mienne, lire cet article publié dans La revue web sur la valorisation du français en milieu collégial.

Anne-Marie Beaudoin-Bégin, La langue rapaillée. Combattre l’insécurité linguistique des Québécois, Éditions Somme Toute, 2015, 117 pages

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