– Le pouvoir et la prédation –

La lecture du roman Les choses humaines convoque les spectres de célèbres prédateurs ayant récemment eu maille à partir avec la justice. On pense à Gilbert Rozon, Jian Ghomeshi, Harvey Weinstein, Éric Salvail, Bill Cosby. Tous des hommes faisant de brillantes carrières, souvent adulés par le public, des hommes dotés d’un pouvoir considérable dans leur zone de performance. C’est un peu leur histoire que raconte Karine Tuil dans ce roman décapant, d’une froideur clinique, d’une brutale lucidité.

Le propos…

Jean Farel, journaliste politique consacré, vit avec la peur d’être évincé de son trône par la direction de la chaîne télévisuelle où il anime depuis des années une émission d’interviews avec les personnalités influentes du monde entier. Et, malgré ses soixante-dix ans, son travail, le prestige et le pouvoir qu’il lui confère, est vraiment ce qui lui importe le plus dans la vie. Et il tient ferme son carré d’as: Claire, sa femme plus jeune que lui d’une trentaine d’années, essayiste féministe reconnue, Alexandre, talentueux jeune homme étudiant dans une prestigieuse université californienne, et Françoise, sa fidèle maîtresse. Pourtant, il suffit parfois de peu pour perdre la main. Par exemple, le fait que Claire le quitte pour un autre ou que son fils soit accusé de viol. Une partie importante du roman porte d’ailleurs sur le procès d’Alexandre et brosse un portrait brillant et impitoyable des forces en jeu, des rouages de la prédation et du viol, des arcanes juridiques si souvent favorables au violeur, de l’influence des réseaux sociaux, de celle du mouvement #MeToo, de la conception du consentement expliquée par chacune des parties. 

Extrait…

Chaque fois qu’il pénétrait dans les locaux de la chaîne, ce grand bâtiment de verre qui dominait Paris, Jean Farel ressentait une forme d’irradiation interne — c’étaient moins les lieux qui le grisaient encore que les égards auxquels il avait droit dès qu’il franchissait le portique de sécurité, ces marques de reconnaissance dont l’expression, souvent servile, lui rappelait son importance. Le pouvoir, il l’avait, et depuis tant d’années qu’il l’avait exercé de toutes les façons possibles ; il avait fini par trouver son équilibre en respectant deux règles : tout contrôler, ne rien lâcher tout en affirmant publiquement : je n’ai jamais cherché à maîtriser ma vie, ma carrière est le fruit du hasard.(p. 65)

Curieusement, aucun des protagonistes n’est attachant. Jean Farel, fourbe, immoral, narcissique à l’extrême, nous hérisse les poils sur le corps. Par ailleurs, avec ses doutes et ses angoisses, Claire peut susciter une certaine sympathie sans nous émouvoir profondément. Enfin, l’incapacité d’Alexandre de se mettre à la place de celle qui l’accuse, de s’élever au-dessus de son égocentrisme adolescent, nous laisse pantois, déçus. Pourtant, ce roman est passionnant et nous tient de la première à la dernière ligne. On a l’impression d’avoir pu pénétrer dans l’antre de la bête et d’un peu mieux comprendre sa logique viciée.

Karine Tuil, Les choses humaines, Gallimard, 2019, 342 pages

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