Les bonheurs de la route (littéraire)

Étrange ! Comment expliquer le bonheur de certaines lectures alors que d’autres nous laissent de glace ? Tandis que je m’étais accrochée pour terminer le Femina Étranger, Ordesa de Manuel Vilas, le Femina, lui, m’a captivé sans que j’arrive à identifier les ingrédients de la recette. Quel mérite a de plus, à mes yeux, Par les routes de Sylvain Prudhomme ? Je serais bien en peine de vous le dire. Mais ce fut un réel bonheur de lecture.

L’intrigue? Elle est mince comme la lame d’un couteau. Sacha, écrivain et peintre, décide de quitter Paris pour s’installer dans un petit village du sud de la France qu’on lui a chaudement recommandé. Quel n’est pas son étonnement d’apprendre que son ancien colocataire, du temps de ses études, soit une vingtaine d’années plus tôt, y est établi avec femme et enfant. Bien qu’il ait voulu à l’époque que ce colocataire (qui n’aura d’autre nom tout au long du récit que l’autostoppeur) sorte de sa vie, Sacha ne perd pas de temps pour reprendre contact et faire connaissance de sa femme, Marie, et de leur fils, Augustin. La suite : l’autostoppeur fait de l’autostop, Sacha tente d’écrire tout en se sentant de plus en plus attiré par Marie. Petit à petit, Marie se fatigue des départs imprévisibles et interminables de son amant. L’attirance entre elle et Sacha devient réciproque. L’absence de l’amant devient permanente. Le nouveau couple se consolide et s’installe dans une relation heureuse. Fin.

Je suis consciente, en résumant ainsi le livre, de lui être terriblement infidèle. Car, malgré la minceur de l’intrigue, l’œuvre a de la substance, de l’épaisseur. C’est une ode à l’amitié, à l’amour, aux moments charnière de l’existence, à la vie ordinaire qui est en soi extraordinaire. Derrière la simplicité des faits, on sent bien qu’il y a une deuxième grille de lecture possible. Car le personnage de l’autostoppeur n’est tout de même pas banal. Un homme dans la quarantaine passe une partie de sa vie à courir les routes, le pouce en l’air. Il collectionne les photographies, noms et adresses de chacun des automobilistes qui l’ont pris à bord. Du temps des études, Sacha a ainsi voyagé avec l’autostoppeur. Mais il a depuis longtemps renoncé à ce mode de transport. Mais peut-être l’autostoppeur n’est-il « qu’un double » de lui-même, « une figure de jeunesse, de ses années de vagabond », « l’homme qu’il n’est plus et qu’il revoit avec un mélange de tendresse et de défi ».

Le style de Prudhomme est sobre, concis, concret, excessivement précis et efficace.

Extrait

Nous avons marché jusqu’à ma voiture. Il s’est assis à côté de moi. Nous sommes sortis de la ville. Avons pris la quatre-voies. Le paysage s’est mis à défiler. Les champs nus. La campagne plongée dans l’hiver. J’ai accéléré, doublé un camion, puis un autre. J’ai pensé comme lui sans doute : que pour une première fois son autostoppé c’était moi.

Je sens bien que je n’arrive pas à traduire le charme singulier de ce livre qui m’a tout de suite captivé et ne m’a pas laissé tomber. L’avenir dira si ce roman laissera en moi des traces permanentes.

L’opinion du Devoir et de France Culture

Sylvain Prudhomme, Par les routes, Gallimard, 2019, 296 pages

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