En rattrapage

Il est toujours ardu de rendre compte de lectures qui datent de quelques semaines, voire plus d’un mois. La faute en revient au plaisir que je prends, ces temps-ci, à m’initier à l’acrylique. Vous m’excuserez donc de résumer en quelques mots des bouquins qui méritent beaucoup plus.

Olga Tokarczuk, prix Nobel de littérature en 2018, signait en 1996 une œuvre à cheval sur le roman et sur le conte, Dieu, le temps, les hommes et les anges. La Polonaise nous amène dans un village qui est, pour ses habitants, le centre du monde. Les gens ne sont pas riches et la vie n’y est pas facile, comme partout ailleurs. Dieu préside à leurs destinées, donnant parfois son point de vue sur le cours des choses. Les anges gardiens font leur métier tout en se permettant occasionnellement de faire l’école buissonnière. Les morts peuvent traîner dans les environs, question de satisfaire leur besoin de vengeance. Puis vient la guerre, la deuxième, qui s’abat sans ménagement sur la fourmilière humaine, provoquant l’effarement et la dispersion.

Admirablement écrit, j’ai tout de même dû m’accrocher un peu pour en terminer la lecture. Faut aimer le genre.

Olga Tokarczuk, Dieu, le temps, les hommes et les anges, Robert Laffont, 2019, 395 pages

J’ai aussi dû m’accrocher pour poursuivre la lecture de Girl d’Edma O’Brien, mais pas pour les mêmes raisons. L’auteure, récipiendaire du prix Femina spécial pour l’ensemble de son œuvre 2020, se met dans la peau d’une des lycéennes enlevées par Boko Haram en 2014. Il en résulte forcément des scènes très dures, presque insoutenables. L’héroïne finit par s’évader avec l’enfant que lui a fait un des djihadistes et regagner son village où le plus dur l’attend, le rejet de sa communauté pour qui elle a souillé le sang de son peuple.

Un très beau roman appuyé par une recherche rigoureuse.

Edna O’Brien, Girl, Sabine Wespieser, 2019, 250 pages

La Rhapsodie des oubliés nous transporte à Paris, au cœur du XVIII, quartier multiculturel où se côtoient toutes les formes de misères urbaines. Abad, 13 ans, vient de s’y retrouver parachuté, en provenance d’un Liban une fois de plus dans la tourmente. Abad s’adapte difficilement et fait les quatre cents coups avec ses copains. Au point d’être pris en charge par les services sociaux, lesquels à bout de ressources le confient à une psychologue. Malgré ses réticences, Abad finit par se laisser gagner par la patiente sollicitude de la psy et entreprend de se réconcilier avec la vie.

Un roman attachant, écrit dans la langue de la rue parisienne. Faut parfois deviner le sens des mots. Premier roman couronné du prix de Flore.

Sofia Aouine, Rhapsodie des oubliés, Éditions de la Martinière, 2019, 202 pages

C’est une chose étrange à la fin que le monde. Écrit peu de temps avant sa disparition, Jean d’Ormesson réfléchit au sens de la vie, à la possibilité de quelque chose qu’on appelle Dieu, tergiverse en athéisme et espoir d’une sorte de vie après la mort. 

Bien sûr, la plume de l’académicien ne peut que nous éblouir. Et si la question de ce qui nous pend au bout du nez à la fin de nos jours nous titille un peu, ce petit bouquin ne peut que nous intéresser.

Jean d’Ormesson, C’est une chose étrange à la fin que le monde, Robert Laffont, Pocket, 2010, 283 pages

Enfin, une histoire d’un romantisme absolu campé dans une Algérie qui se prépare à se déchirer. Un roman captivant, sublimement écrit par Yasmina Khadra. Ce que le jour doit à la nuit.

Younes, le principal personnage est arabe. On le suit depuis son jeune âge alors que son père, escroqué par les caïds de son village, perd sa terre et se réfugie dans la ville d’Oran pour tenter de se refaire une vie. Témoin de sa lente déchéance, Younes est recueilli et élevé avec amour par son oncle, pharmacien. Inscrit dans la meilleure école, Younes que son oncle rebaptise Jonas, fréquente dorénavant les Européens avec qui il développe une amitié très forte qui se brisera sur les récifs des premières amours. Younes incarne à lui seul toutes les facettes ambivalentes de l’Algérie d’après-guerre dirigée par les descendants des Français qui y sont établis depuis plusieurs générations. Les Arabes y sont soit européanisés, soit pauvres et souvent exploités par la classe dominante. Younes marche sur le mur étroit qui oppose les deux peuples en tentant de ne pas tomber. Il faudra que tout ce à quoi il tenait s’effrite pour qu’il assume enfin son identité et trouve un certain bonheur. 

Ce court résumé est bien injuste pour un roman d’une très grande richesse, d’une grande profondeur et pour le style époustouflant de Khadra. À lire sans la moindre hésitation.

Yasmina Khadra, Ce que le jour doit à la nuit, Pocket, 2008, 441 pages

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