Yourcenar, la magnifique

Je viens de terminer la lecture de Bibi de Victor-Levy Beaulieu, un roman époustouflant dont je vous reparlerai bientôt. Mais en attendant, je vous suggère une oeuvre qui date mais qui n’a pas pris une ride.

Quel bonheur intense que la découverte des Nouvelles orientales de Marguerite Yourcenar, recueil vieux de plusieurs décennies et pourtant frais comme un matin d’été ! Quel souffle et quelle plume chez cette grande académicienne !

Paru en 1938 et retouché en 1963, le recueil se compose de 9 nouvelles dont plusieurs logent en réalité à l’enseigne du conte, comme en fait mention Yourcenar en post-scriptum. En effet, dans plusieurs de ces textes, batifolent fées et néréides, nymphes et déesses, jouisseuses et immorales, s’ingéniant à contrarier les velléités d’ordre et de pureté de certains représentants de la race humaine pour le plus grand plaisir de tous les autres. Lorsque n’y rodent pas des êtres surnaturels, Yourcenar met en scène des humains plus grands que nature, porteur d’une puissance d’amour qui les fait cousins des héros homériques, « un sourire en plus ».

Prise comme un tout, cette œuvre de Yourcenar semble vouloir combler un fossé entre l’être humain et son environnement, entre l’homme et lui-même. Elle tente une réconciliation entre l’humain et la nature, notamment en racontant « comment Wang-Fô fut sauvé » en pénétrant à l’intérieur même du paysage qu’il avait peint, dans cette représentation qu’on disait plus belle que nature et qui n’était que le reflet de la capacité du vieux peintre de voir la beauté en toute chose. De même, dans toutes les nouvelles, la nature – la mer, la montagne, les arbres, les saisons – est présente, vivante. L’ordre humain et l’ordre matériel s’interpénètrent comme deux réalités interdépendantes et indissociables. Ainsi, « Marko charmait les vagues », les Néréides sont l’incarnation de la chaleur de l’été, les Nymphes habitent le creux des arbres. Puisant aux mythes et légendes éternels, Yourcenar fait toucher du doigt la fracture intime de l’humain, la frayeur que lui inspire son propre désir sans cesse combattu, ce qui fait dire au Sage que « Nous sommes tous incomplets » et que le malheur de la pauvre Kâli dont on a greffé la tête sur un corps étranger n’est qu’une « Erreur dont nous sommes tous une part. » Et ce désir, cet amour, Yourcenar lui attribue une dimension telle qu’une mère donnera du lait à son fils au-delà de sa propre mort, qu’une femme se précipitera sans le vide avec, dans son tablier, la tête de son amant décapité, que des hommes ayant connu ses douceurs en perdront la raison et qu’un sourire fleurira sur les lèvres d’un supplicié pour qui le désir est la plus douce torture.

Le recueil se termine sur une notre pessimiste, comme si Yourcenar désespérée de ses semblables, faisait dire au triste Cornélius Berg que si Dieu est le peintre de l’univers, quel malheur qu’il « ne se soit pas borné à la peinture des paysages ».

L’écriture de Yourcenar est éblouissante. Chaque page recèle des merveilles d’élégance, de simplicité et de justesse. Ainsi, le vieux peintre « s’emparait des aurores et captait le crépuscule », la maîtresse de Marko « frottait d’huile son corps glacé par les baisers mous de la mer » et Kostis le Rouge « était de ceux qui préfèrent à tout la saveur de l’air libre et de la nourriture volée ».

Les Nouvelles orientales de Yourcenar nous proposent un voyage de recréation du monde, entre l’Adriatique et la mer de Chine, dans un univers parfumé, fascinant et mystérieux, mais moins que dans la géographie accidentée de l’âme humaine.

 

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