L’ogre

Laurence tremblait un peu lorsqu’elle s’avança devant le groupe pour lire sa composition. Louiselle, sa maîtresse, l’avait convaincue que son texte intéresserait beaucoup les élèves de sa classe de 6e et, qui sait, qu’il pourrait les aider à combattre les ogres. La fillette prit une grande inspiration et s’élança, la voix chevrotante :

« Croyez-vous aux ogres? Moi, oui. Parce que j’en ai connu un. Il n’était ni géant, ni affreux. Son front n’était pas percé d’un œil unique, ni ses oreilles débordantes de poils noirs et drus. Non, il ressemblait aux hommes ordinaires, à papa, à tonton Claude, au grand frère de mon amie Léa. Alors comment ai-je compris que, malgré les apparences, il appartenait à une race monstrueuse? Je vais vous le dire, mais ne le répétez pas, parce que je n’en ai jamais rien révélé à personne.

Il s’appelait Julien et c’était l’ami de maman. Bien sûr, je suppose que ma mère ignorait que Julien faisait partie de la famille des ogres. Quand je me couchais, ils venaient tous deux me souhaiter une bonne nuit et de beaux rêves. Je serrais le toutou si doux que Julien m’avait offert en cadeau et je m’endormais. Un soir, maman étant sortie, Julien est venu seul me border. C’est ce jour-là que j’ai su. Il s’est mis à parler une langue inconnue d’une voix méconnaissable, grinçante, insupportable. Dans ma chambre, la lumière est devenue tout rouge et le corps de Julien entouré d’un halo noir. Ses yeux se sont injectés de sang. Ses mains tendues ont lancé des cordes qui m’ont ficelée au lit et un bâillon qui m’a muselée. J’étais terrifiée et je me suis mise à pleurer. Le rire de Julien a éclaté comme un barrissement d’éléphant tandis qu’un gong résonnait de coups étourdissants. Dans ce vacarme d’enfer, les ongles de Julien se sont allongés jusqu’à devenir des griffes et ont pénétré ma poitrine. Je n’ai pas vu la suite parce que j’ai fermé les yeux. J’avais trop mal. Mais je sais qu’il a mangé un morceau de mon cœur. Ensuite, je suis tombée dans les pommes.

Le lendemain, maman est venue me réveiller. À la vue de tout ce sang, je pensais qu’elle comprendrait, qu’elle chasserait Julien et qu’elle me cajolerait, qu’elle me rassurerait. Mais non. Il n’y avait pas de sang. Il s’était miraculeusement volatilisé. Je lui révélai la vraie nature de Julien. Elle éclata de rire et me pressa de me lever pour ne pas être en retard à l’école. J’insistai. Elle se fâcha. Désespérée, je pensai que Julien lui avait peut-être déjà dévoré le cœur sans qu’elle ne le sache.

Chaque fois que maman sortait le soir, l’ogre pénétrait dans ma chambre et l’univers chavirait dans une orgie de bruit et de fureur, sans que personne ne semble se rendre compte de mon drame. Pourtant, quand je me brossais les dents le matin, je voyais bien mon visage pâle et mes yeux cernés. Et je constatais bien que ma jupe voulait tomber parce que mon corps grignoté de l’intérieur rapetissait à vue d’œil. J’avais peur de mourir et qu’on m’enterre sous le pommier, comme mon chien Pusasak, que maman avait fait tuer à cause des allergies de Julien.

Or un soir de tourmente, je crus entendre une voix dominer le tumulte. Une voix m’appelait par mon nom. Et j’aperçus, sur l’étagère, les pages du Petit Poucet tourner par elles-mêmes et s’arrêter sur celle qui représentait l’enfant chaussé des bottes de Sept Lieus. Le Petit Poucet me regardait et me faisait signe de le rejoindre. Et subitement, mes liens se défirent, je me sentis toute légère et comme transparente. Et tandis que je voyais l’ogre poursuivre son carnage sur mon corps blême, l’autre moi, insouciant, volait dans la pièce, elfe invisible. Je pensai que j’étais peut-être morte. Mais au matin, je constatai que j’étais toujours vivante, que maman était toujours aveugle et que Julien avait, comme d’habitude, repris son apparence normale.

À partir de ce jour-là, dès que l’ogre pénétrait dans ma chambre, je m’envolais. Je pouvais même entrer dans mes livres et rendre visite à tous mes copains qui me regardaient, amusés, et m’envoyaient la main. Et une nuit où mon bourreau paraissait plus vorace que jamais, m’étant enfuie dans le premier livre venu, j’eus la surprise de me retrouver assise à une table avec Alice. C’était ma meilleure amie et j’étais émerveillée de pouvoir enfin lui parler. Je voulus lui raconter mes malheurs, mais elle m’arrêta dès les premiers mots. Elle savait ; elle avait tout vu. Puisque maman semblait sourde et aveugle, Alice me demanda pourquoi je n’avais jamais conté mon histoire à ma maîtresse qui m’aimait beaucoup. Et là-dessus elle me quitta en coup de vent pour suivre un lapin qui passait par là.

Le lendemain, avant de rentrer à la maison, tremblante, je fis part à Louiselle des visites nocturnes du monstre. Elle m’écouta attentivement et m’assura qu’elle allait tenter de faire quelque chose pour m’aider. Pourtant, le soir même, l’ogre revint et j’eus plus de mal que d’habitude à m’envoler. Mon corps-oiseau voleta sans but, un peu triste, incapable de choisir une destination où m’évader.

Quelques jours passèrent, sombres, comme tous les autres. Puis, un matin, à l’heure du petit déjeuner, on frappa avec force à la porte. Un géant hirsute s’encadra dans l’ouverture, plongeant le vestibule dans l’obscurité. Sans dire un mot, il laissa tomber sa main énorme sur l’épaule de Julien qui se mit à trembler comme une feuille. Puis, il l’emporta. Je n’osai pas questionner maman qui était toute pâle, mais, stupéfaite, j’avais bien reconnu Agrid, le protecteur d’Harry. Je crois qu’Agrid a dû livrer l’ogre aux créatures terribles qu’il élève avec amour dans la forêt interdite, car je ne le revis jamais. Lorsque j’eus bien compris qu’il ne viendrait plus me ronger le cœur, je réalisai une envolée mémorable, ma dernière, vers le Pays des merveilles pour aller dire merci à Alice. »

Laurence leva son visage tout rouge vers les élèves qui avaient écouté son histoire dans un silence total. Ils la regardaient, les yeux ronds, l’air tout drôle. Soudain, au fond de la classe, Mireille éclata en sanglots.

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