La fin de la nuit

Saoule de fatigue, une journée de plus dans les reins, je sors du bureau. Dehors, la ville a disparu. Le ciel s’est effondré sur elle. La neige tourbillonnante m’étouffe. Je me rentre le cou dans les épaules et, le capuchon de mon manteau rabattu sur le visage, je me traîne à l’aveuglette vers le bistro voisin. François, le propriétaire, me salue, m’apporte un café noir, comme d’habitude. Perplexe, je regarde dehors. La place, en face du café, s’est évanouie. De temps à autre, une ombre passe, courbée, devant les vitres balayées de rafales, puis est avalée par le blanc et par le mugissement de la bourrasque

Je soupire. La ville est complètement paralysée. Je ne connais personne en ville. Impossible d’atteindre ma banlieue ce soir. Il serait précaire de chercher à me rendre à l’hôtel le plus proche. Et comme si ce n’était pas assez, l’établissement plonge dans le noir. J’entends l’exclamation furieuse de François et les murmures des quelques clients encore attablés. Les minutes de noirceur se prolongent.

Des ombres sortent. François revient avec une bougie. Il m’invite à rester dans le café jusqu’à ce que le temps se calme. Que puis-je faire d’autre? Je le remercie. Il part.

Me voilà seule, appréhendant la traversée en solitaire de cette étrange nuit. Je me cale sur ma chaise et j’observe la rafale qui griffe les carreaux. Peu à peu, le bistro dérive, comme une coquille fonçant dans la blancheur sidérale, dans un froid intergalactique, avec moi dedans. Seule. Je frissonne. Je resserre mon manteau sur ma poitrine, je croise les bras, je tente d’emprisonner la chaleur qui s’enfuit. Rien n’y fait. J’ai froid. J’ai toujours eu froid. Une sensation qui ne dépend pas de la pièce dont je sais l’atmosphère encore chaude. Une froidure qui vient de l’intérieur. Comme si mon sang charriait de la glace. Une impression à la fois étrange et familière. Je connais ce froid. De tout temps. Je suis ce froid. Je ne peux rien contre cette pétrification qui s’opère, encore une fois. Je ne peux que serrer les bras un peu plus fort, fermer les yeux, endurer.

Je suis tellement lasse de me battre contre cette force invisible qui toujours me rattrape. Peu à peu, j’abandonne la lutte, je me laisse aller. Le froid et moi nous interpénétrons comme deux compagnons de misère consentants. Je me livre à sa morsure. Il me tient tout entière dans sa main. Il m’emporte.

Des ombres fantomatiques apparaissent lentement, des ombres blanches dans un désert de glace. Je serre les bras plus fort. Je me fais petite. Ils sont une multitude maintenant, qui m’observent. Immobiles.

Ils m’épient, moi, petite bonne femme, toute raide, toute droite, la gorge nouée, mais les yeux secs. La pièce aux murs blancs est pleine d’ombres qui chuchotent. Les yeux rougis de mon père passent sur moi sans me voir. On me prend par la main. On me fait monter sur le prie-Dieu pour que je puisse voir la femme couchée sur le satin blanc. Ses yeux sont fermés. Mais elle ne dort pas. Je sais qu’elle ne dort pas. Elle s’est enfuie. Elle s’est absentée pour ne plus revenir. Elle est partie voir quelqu’un, que je ne connais pas, dont j’ai oublié le nom, et elle ne reviendra pas. On me l’a expliqué. J’ai froid. Je la touche. Elle a froid elle aussi. On referme le couvercle sur elle. Je voudrais hurler, j’étouffe. Je me tais. Je coule.

Encore une fois, ailleurs, la foule m’enserre, des corps emplissent la grande salle de fête, portés par leurs éclats de voix, de rire. Au centre, comme un roi avec sa reine, un homme dont le regard glisse sur moi sans me voir. Et elle, sa nouvelle femme, dont le regard essaie de me capturer. Un regard blanc comme celui de certains chiens. Je dresse un mur entre elle et moi, un mur de silence et de haine. Elle me lâche, se tourne vers l’homme et l’embrasse. Des applaudissements crépitent dans ma tête comme de la mitraille. Je me tais. Je me barricade à l’intérieur de moi. La lumière crue blanchit les corps et les visages qui bougent autour de moi, indifférents. Et j’ai froid. De toutes mes fibres.

Je dérive encore. Son visage toujours, ses mots crèvent la surface lisse de l’oubli, des bulles de passé qui luttent contre l’anéantissement, qui remontent à la surface de la nuit. Des mains tendues que je refuse, des sourires las dont je me détourne, une larme que je n’ai pu éviter de voir. Son regard de chien posé sur moi, en attente, impuissant. Et moi, dressée comme une statue, dure, gelée. Désespérée. Moi, qui ne sais plus pourquoi je la déteste tant, je les déteste tant tous les deux.

Ils sont morts ensemble, enserrés par la neige, cernés par le froid, par la peur peut-être aussi. La neige leur a servi de drap, et de satin. L’hiver les a surpris, puis terrassés. Leur souvenir s’est dissous dans la beauté d’un paysage de glace et de frimas. Et voilà qu’ils se relèvent, qu’ils rodent comme des ombres dans la rafale qui m’a emportée. Je distingue maintenant avec précision les traits de leur visage. Une émotion monte en moi, dont je connais à peine les contours, que j’ai du mal à identifier. Qui se précise. Qui s’impose. C’est quelque chose qui me griffe et me console à la fois. Une souffrance qui me lacère et me redonne vie. Une source d’eau chaude qui apporte la douleur du dégel. Je m’ennuie… Je m’ennuie d’eux.

Je reste longtemps immobile, fascinée par cette brèche de laquelle la vie sourd à nouveau comme une eau de printemps d’une rivière en dégel . Je reste longtemps les yeux fermés, à penser au temps qui, comme une grande bourrasque, se moquant de moi, a soulevé mes vieilles images, les a dépoussiérées, puis les a restituées à ma mémoire. Changées. Pacifiées.

Lorsque j’ouvre les yeux, la nuit s’est éloignée comme un vaisseau fantôme. Le jour apaisé se lève sur une ville ahurie de neige. Je pousse de l’épaule la porte obstruée. Je sors dans le petit matin d’un monde vierge, encore inhabité. Je fais les premières traces dans la blancheur originelle. Et, comme toute neuve, je marche, frémissante, à la rencontre de ce jour que je n’ai jamais vécu.

Laisser un commentaire