Sur le vol de la Corneille de Miron

La corneille de Miron m’est venue par grand vent. Alors que dans mon coin de broussailles et d’eau, la rivière trébuchait de hâte sur quelques glaces obstinées. Après des pages et des pages d’émotions intimement connues et reconnues, toute remuée comme les arbres malmenés autour de la maison qui craque, la corneille a croassé. Petit répit. Pause printemps. J’ai débouché une bouteille.

Corneille, ma noire

corneille qui me saoules

opaque et envoûtante

venue pour posséder ta saison et ta descendance

Ivresse et mystère du printemps revenu, de la puissance du désir qui pousse toute vie vers sa destinée, vers son accomplissement. Chassé par l’hostilité des éléments, l’oiseau revient, libre, obstiné, répondant sans faillir à l’existence de sa condition, à son devoir de continuité.

Déjà l’été goûte un soleil de mûres

déjà tu conjoins en ton vol et la terre et l’espace

au plus bas de l’air de même qu’en sa hauteur

et dans le fond des champs et des clôtures

s’éveille dans ton appel l’intimité prochaine

du grand corps brûlant de juillet

Juste le trait de jais d’un oiseau dans le ciel, juste un signe et déjà le corps exulte. L’indéracinable espoir humain n’a besoin que d’un battement d’aile pour croire à nouveau. Juste un cri noir dans l’azur du temps et l’unité redevient possible. Toutes les dichotomies sont abolies. Le ciel et la terre, le cœur et le corps s’unissent, se fusionnent en un grand Tout. Juste un friselis d’avril et juillet flambe de tous ses possibles.

Avec l’alcool des chaleurs nouvelles

la peau s’écarquille et tu me rends

bric-à-brac sur mon aire sauvage et fou braque

dans tous les coins et les recoins de moi-même

j’ai mille animaux et plantes dans la tête

mon sang dans l’air remue comme une haleine

Ivresse. Dilatation de l’espace intime. Quelle folie s’empare de lui lorsque, au cœur blanc de l’hiver, l’homme croit soudain à la promesse d’un recommencement ? Comme ma rivière qui se déprend de son carcan avec de grands craquements sauvages. Et qui bondit hors de ses ornières, qui bouillonne et s’épivarde dans sa liberté retrouvée. Comme le chat frémissant, flairant cette activité nouvelle et ses promesses de gibier. Et moi aussi, tendue vers ce nouveau printemps, vers ce nouvel été, vers cet envers de l’hiver qui occupe le plus clair de mes saisons. Ivresse de renaissance.

Tu me fais prendre la femme que j’aime

du même trébuchant et même

tragique croassement rauque et souverain

dans l’immémoriale et la réciproque

secousse des corps

Comment ne pas céder à l’allégresse du corps ? Comment ne pas retrouver les gestes et les croyances immémoriales de la lignée humaine ? Comment ne pas se laisser pénétrer jusqu’en [l]a moelle par le triomphe de la vie, par la survivance du désir, par la joie de rencontrer l’autre en soi et hors de soi, par l’ivresse d’être humain et solidaire des humains ?

Corneille, mon noir printemps. Je veux bien savoir que nous retomberons en des jours de miette de pain, que nous serons de nouveau pris de gel et d’extrême lassitude, pourvu que ton cri soit fidèle à rameuter ces forces dont nous dépossèdent nos hivers.

Une réflexion sur « Sur le vol de la Corneille de Miron »

  1. Bonjour Camen,
    J’ai beaucoup aimé. Je te souhaite une superbe année d’écriture, de bonheur et de découvertes.
    Carmen

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