La prime

À l’écart, sur la galerie, elle regarde s’éloigner la voiture emportant sa fille et son petit-fils. Son cœur se serre. Ne pas penser. Prendre les minutes une à une. Se rendre à lundi sans s’effondrer. Elle doit attendre de savoir.

Lundi… le médecin lui expliquera pourquoi des examens complémentaires sont requis. Combattre la certitude de connaître déjà ce qui l’attend. Comme maman qui est morte du… S’occuper… Ne pas y penser… Ne pas y penser! 

Son mari et ses garçons entrent se changer avant de retourner à la grange. Il n’y pas de dimanche dans le calendrier des vaches. La mère rentre aussi, le pas lourd. Ils ont passé l’après-midi à table, eux à discuter joyeusement, elle a les écouter, silencieuse, jetant un mot de temps en temps dans la conversation pour ne pas éveiller leurs soupçons. Elle ne veut pas de questions là où il n’y a pas de réponses. Elle ne veut pas sentir le poids de leur inquiétude. Elle allume le poste de radio et entreprend de faire la vaisselle tout en se forçant à fredonner les airs connus. Lorsque tout est rangé, la poitrine se serre de nouveau. Elle se lance avec frénésie dans la cuisine. Elle découpe avec application les légumes pour la soupe, elle roule énergiquement la pâte à tartes, elle brasse le mélange à biscuits. Elle remue, enfourne, démoule avec un acharnement qui la met en sueur. Puis elle enchaîne avec la préparation du souper, car les hommes seront affamés après la traite. 

Au retour de l’étable, ils sont tout étonnés de voir le comptoir couvert de victuailles, comme pour Noël. Elle hausse les épaules, invente une excuse et sert le repas. Et les gestes tant de fois répétés, ces gestes qui la définissent, donnent l’impression que tout est normal… ou presque. 

La maison s’est tue, les lumières sont éteintes. Demain, mine de rien, elle demandera à son mari s’il n’a pas oublié qu’elle a rendez-vous à la clinique pour un test de routine. Si seulement elle avait appris à conduire! 

Maintenant, plus rien ne peut empêcher les fauves de la nuit de se déchaîner. Qu’est-ce qu’elle a? C’est l’utérus? Les seins? Mais pourquoi? Pourquoi elle ? Elle recense ses petits malaises, les ausculte, les interprète. Des questions. Que des questions! Ah! qu’elle cesse de se tracasser! Ce n’est peut-être pas grave, après tout. Il lui faut se changer les idées. Et c’est toute sa vie qui lui défile dans la tête, dans le désordre, avec ses moments de bonheur et ses petits deuils. Elle revisite son enfance, sur la ferme, avec ses frères et sœurs. La grosse maison et ses innombrables recoins, le bocage épais, la rivière, les bâtiments, domaine fabuleux où ils s’inventaient des royaumes, un Far West, une savane, une forêt. La liberté que leur laissaient des parents trop occupés. Puis la rencontre avec son homme, la découverte de sa sensualité, l’amour tendre et sans heurts qu’ils avaient connu, cette bonne entente, cette chaude tendresse qu’était devenue leur relation. Et les naissances, moments de plénitude qui anéantissaient le monde extérieur. Sa fille, les deux garçons. Tout ce petit monde dont elle était la reine. 

Un beau jour, le benjamin a pris le chemin de l’école et la maison a plongé dans une troublante quiétude. Plus de bruits de courses, plus de cris, plus de rires ou de pleurs. Des heures de silence, le mari au champ, elle à la cuisine, à se demander à quoi rimait sa vie. Mais de nouvelles habitudes avaient remplacé les anciennes, les interrogations s’étaient dissipées et le quotidien a repris l’aspect d’un lac au petit matin, sans presque un frisson. 

Et là, dans l’épaisseur de la nuit, elle se demande ce qu’elle en a fait, de sa vie, d’elle-même. Toute une vie consacrée à prendre soin des autres, à panser les bobos, à cuisiner les repas, à laver, repasser, coudre… Que reste-t-il aujourd’hui de tout cela? Les enfants… il n’y a plus d’enfant. Une femme, des hommes occupés à leur quotidien, sans se soucier de celle qui les a mis sur la route. Ils l’aiment bien, c’est certain. Mais ne pensent-ils jamais à elle, la femme? Et demain, on va peut-être lui annoncer qu’elle est finie… Mon Dieu! ne pas y penser… Mais oui, y penser! Oui, ouvrir les yeux sur cette femme vieillissante. 55 ans. Négligée. Les cheveux gris, mal coupés. Une garde-robe de bonne sœur lui a dit sa fille, dimanche. Comme seul loisir, les mots croisés, un livre de temps en temps, quand le travail manque. Un secondaire 5. Elle réussissait bien à l’école pourtant. Elle aurait pu faire des études plus poussées, comme les autres. Mais elle était l’aînée, et sa mère avait besoin d’aide. Alors, tant qu’à embrasser la carrière de ménagère, elle l’a fait en grande : cuisinière émérite, couturière hors pair, jardinière de renom! Mais, le reste? Sa tête, son âme? Ils sont restés en friche. Trop tard, maintenant. Pourtant, elle aurait aimé… elle avait eu un pincement au cœur en rangeant son sac d’école… Non, il n’est peut-être pas trop tard. Elle a bien lu occasionnellement des articles de journaux vantant le courage de personnes plus âgées qui retournaient aux études. Mais l’école, non. Jamais elle n’en serait capable. Il est trop tard. Il lui faudrait un autre projet… 

Soudain, son épée de Damoclès scintille. Un moment, elle avait oublié le rendez-vous médical qui l’attend. Les coups sourds dans sa poitrine lui rappellent que si elle est toujours vivante, elle est pourtant morte de peur. Et qu’il ne sert à rien de rêver. 

Au matin, elle se lève brisée. Comme tous les jours, les hommes sont encore au travail. Elle appréhende leur retour, la comédie qu’il faudra jouer. Jusqu’à quand pourra-t-elle leur cacher ce qui lui pend au bout du nez? Après la visite au médecin, elle n’aura plus le choix. Le téléphone la tire de ses pensées. ! Qui peut appeler si tôt, un lundi matin? 

« … toutes nos excuses madame… une erreur… une remplaçante, vous savez… nous sommes sincèrement désolés… non, non, vous n’avez pas à vous présenter, les résultats de vos examens étaient parfaits… encore une fois, toutes nos excuses… » 

Les mots se fraient difficilement un chemin. À mesure qu’elle comprend monte une envie d’engueuler la voix féminine qui se confond en excuses. Ça ne se fait pas, une erreur comme ça! Elle raccroche avant que l’autre ait terminé, frappe un grand coup de poing dans le mur. Elle crie. Elle pleure. Elle rit. Quelqu’un vient de renvoyer le peloton d’exécution. 

Elle a juste le temps de se recomposer un visage avant de voir venir les hommes qui ont fini la traite matinale. Et le déjeuner qui n’est pas préparé! Elle se précipite, éclabousse les murs d’eau en remplissant la cafetière, se bat avec la nappe, entrechoque les assiettes, laisse tomber un ustensile. Les objets s’envolent de ses mains comme des oiseaux. 

Ils l’ont embrassée sans rien remarquer. Ils discutent, bruyants, comme d’habitude. Ils vont commencer les moissons aujourd’hui. Une grosse journée les attend. Ils dévorent. Le beau temps les rend joyeux. Et puis le chien blessé a recommencé à marcher. Elle les écoute, se repaît de leur agitation joyeuse. 

La tranquillité est retombée sur la maison. Elle sirote son café, le sourire aux lèvres. Quel coup de pied au cul, tout de même, que cette erreur imbécile qui lui redonne d’un seul coup une moitié de vie en prime!  Alors, par quoi va-t-elle commencer?

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