Ténèbres et lumière

 À l’ombre du parasol, le velours du vent sur la peau, l’émeraude de la mer au coin de l’œil, fondue dans la lumière du ciel, je referme mon livre comme on fermerait une porte grinçante sur un monde de fureur et de ténèbres. Il ne peut pas y avoir contraste plus saisissant que mon hiver paradisiaque sous les palmiers de la Floride et la vie d’Aliide dans une Estonie occidentale écrasée sous la botte du communisme.

Ce livre nous saisit dès la première page et nous entraîne, sans que nous puissions (et ne voulions) nous échapper, dans la spirale du totalitarisme de l’après-guerre. Au cœur de l’enfer, une femme, Aliide. Et d’autres femmes, sa sœur Ingel, sa nièce Linda, et sa petite-nièce Zara. Femmes brisées par la noirceur qui étreint le monde de l’Est sous le règne du fascisme. Le drame part de là. Pas tant des idéologies que les hommes échafaudent pour créer un monde meilleur et que d’autres pervertissent pour s’accaparer du pouvoir. Non, pas tant des idéologies que de la férocité de ceux qui les manipulent en gravant leur rage dans la chair des hommes et des femmes. Des femmes surtout, violentées, toutes, violées, toutes, terrorisées, marchant les unes sur les autres pour assurer leur survie et mettre fin aux sévices. Et dans tout cela, l’amour, indestructible. Ce qu’il y a de plus grand affronte ce qu’il y a de plus bas dans l’humain, sans vainqueur.

Purge est un livre noir. Mais l’auteure, Sofi Oksanen, arrive à nous garder la tête hors de l’eau en évoquant plus qu’en décrivant, en nous laissant deviner l’inexprimable. Ce qui est insoutenable dans la réalité reste supportable dans sa virtualité grâce à la puissance poétique de la voix de l’auteure. On appréhende de l’intérieur les ravages de la violence dans le cœur de ces femmes et les stratégies qu’elles n’ont pas eu le choix de mettre en œuvre pour survivre à leur propre regard. Et dans une certaine mesure, on reconnaît, à une échelle moins tragique, nos propres combats.

 Le livre est habilement construit, les indices posés par petites touches comme dans un tableau pointilliste. À la fin, et à la fin seulement, on a une vue complète de l’histoire. La revue Elle du Danemark écrivait : « Si vous ne devez lire qu’un seul livre cette année, lisez Purge. » Je ne vous souhaite pas de n’avoir qu’un livre à lire cette année, mais je vous incite à lire cette œuvre qui n’a pas volé le prix du Fémina Étranger.

Sofi Oksanen, Purge, paru chez Stock pour l’édition française, en 2010

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