Perdue dans Perdus en Amérique

Mon précédent article faisait l’éloge du très beau livre de Deni Y. Béchard, Remèdes pour la faim. C’est donc avec un préjugé favorable que j’ai abordé son premier roman publié 6 ans plus tôt dans sa version originale anglaise, Vandal love ou Perdus en Amérique. Déroutante expérience! Autant j’avais pris de plaisir à lire son récit, autant cette fiction a risqué de me tomber des mains, et ce jusqu’à la fin malgré la parenté des thèmes et des personnages de ces deux œuvres.

Le propos

perdusPour citer le quatrième de couverture, Perdus en Amérique, fascinant récit multigénérationnel se déroulant sur près d’un siècle, s’ouvre sur la figure du patriarche gaspésien Hervé Hervé, dont Ia famille a cette particularité d’engendrer tour à tour des géants et des nains. 

Si le « Livre premier » du roman relate l’histoire de Jude, petit-fils de Hervé Hervé, et la destinée de la « branche géante » de la famille, le « Livre deuxième » est consacré à l’autre voie familiale, non moins souffrante mais davantage spirituelle des nains. Du Québec aux États-Unis en passant par l’Ouest canadien, une histoire de géants et de nains donc, les uns n’étant pas toujours nécessairement ceux-là qu’on aurait cru… Mais tous cherchant, ici ou là, un monde à leur mesure où habiter enfin…

Un style éblouissant au service des thèmes qui lui sont chers

Ceci étant dit, on retrouve dans le roman nombre de thèmes du récit, dont notamment la rage aveugle du père, sa propension au mensonge, sa fuite du village québécois qui l’a vu naître, le déchirement de l’enfant entre le soutien au père ou le salutaire éloignement, la route comme sortie de secours, l’obsession pour le passé occulté par le père et la quête des origines qui en découle. On bénéficie également de la même écriture originale et créative :

Avec un profil semblable à celui imprimé sur le côté face des pièces de monnaie, il pouvait difficilement tourner le dos à l’argent et savait que la jeunesse n’allait pas sans la rébellion sinon elle tombait sans fracas dans une cinquantaine bedonnante. (p.293)

C’était la ville, telle qu’il l’avait si souvent observée, suspendue dans la première lueur du jour avec ses millions de chambres semblables à celle-ci, ses corps engourdis de sommeil, indifférents les uns aux autres, si nombreux que, peut-être, Dieu n’arrivait pas à les différencier, tout comme le soleil des Prairies qui, entre chien et loup, s’allongeait sur l’herbe en confondant les ombres de chacun de ses brins les unes avec les autres. (p. 232)

Le hic

Le propos de l’auteur est porté par une meute de personnages étranges, surdimensionnés ou sous-dimensionnés, sujets à la gloutonnerie ou à l’inappétence, quelque peu rabelaisiens. Il ont soif de liberté, d’accomplissement. Ils errent en quête de leurs origines.

C’est le caractère touffu du roman, la succession des personnages et leur propension à disjoncter, à se perdre en eux-mêmes avant de la faire sur les routes du Canada et des États-Unis, qui m’ont étourdie et empêchée d’entrer dans le récit. Tout au long de ma lecture, je peinais et j’échouais en fait à raccrocher chacun des protagonistes à l’arbre généalogique des Hervé. Je restais aux frontières du monde qui m’était proposé. Triste impression.

En conclusion

Mon commentaire ne se veut pas une critique négative de l’ouvrage, mais bien le compte rendu d’une expérience personnelle de lecture. D’autres que moi ont apprécié au point de lui attribuer le Commonwealth Writer’s Prize 2007 du premier roman.

Vers la fin du livre, Béchard fait dire à l’un de ses protagonistes que L’émotion, le désir, […] se sont là les sources du pouvoir de l’homme. J’en suis et c’est précisément la capacité de l’auteur à les traduire avec force et sobriété, alliée à son immense talent de prosateur, qui font les qualités du récit qui me l’a fait connaître. Et si Perdus en Amérique était en fin de compte un exercice préparatoire au merveilleux livre qu’est Remèdes pour la faim?

Deni Y. Béchard, Vandal Love ou Perdus en Amérique, Québec Amérique, 2008, 342 pages

 

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