Un songe de pierre et d’eau

J’ouvris un œil. Le train entrait en gare et les passagers, hommes d’affaires, touristes, parents et enfants, s’agglutinaient déjà aux sorties. Je leur emboîtai le pas et me coulai sur le quai, la bouche encore pleine de sommeil. Les coups d’épaule des voyageurs pressés et les bruits qui m’assaillaient, grincements de mécanique, crépitement des chariots sur les pavés, bourdonnement des conversations, me réveillèrent tout à fait. Dans le terminal, je m’immobilisai au cœur de la foule fourmillante et désordonnée. Sans hâte, j’extirpai de ma poche un papier froissé sur lequel était dessiné, avec application et à l’encre rouge, un grand cœur. À l’intérieur du cœur, l’auteur avait tracé un plan sommaire et griffonné ces mots : Hôtel San Marco. Je souris, repliai soigneusement le petit bout de nappe, l’enfouis au fond de ma poche et sortis de la gare.

Au passage des portes, je marquai le pas. Éblouie par le soleil éclatant, je clignai des yeux. Je recevais en plein cœur le paysage qui s’étalait devant moi. Une enfilade de palais aux tons crème, ocres et roses se miraient en tremblotant dans l’eau glauque du  Grand Canal, théâtre d’un trafic intense. Des vaporetti rouillés, poussifs et bondés, des bateaux taxis rutilants, des gondoles noires et laquées, des embarcations à moteur de toute nature s’entrecroisaient en un joyeux ballet aquatique. Je gagnai l’embarcadère et pris un taxi. Le pilote lorgna mon bout de papier et se jeta dans la mêlée. Debout, à l’extérieur de l’habitacle, une main agrippée au bastingage, je cherchais mon souffle. Je m’enivrais du défilé des arcades et des colonnades qui affleuraient l’eau dansante sur fond de mosaïque sonore faite du rugissement des vaporetti s’arrachant au quai, du clapotis des vagues se brisant sur les coques, de notes d’accordéon et de bribes de chansons napolitaines entremêlés. Je buvais ce décor d’opérette en pensant que, derrière sa façade, quelque part, dans cette ville, un homme m’attendait.

Au bout d’un moment, le taxi bifurqua et s’engagea dans une voie étroite et ombragée, ramenant sa vitesse à celle d’un pas d’homme. L’animation jubilatoire du Grand Canal s’était dissoute dans le silence. L’embarcation fendait, dans une torpeur éprouvante, une eau noire et lisse comme de la mélasse qui se plissait dans notre sillage en ondulations lentes et grasses. J’aurais voulu que nous nous envolions et que nous y soyons enfin, mais l’étroitesse et la langueur des lieux contraignaient à la retenue. Amarrés les uns derrière les autres, des petits bateaux rouge vif, bleu ciel, vert pomme, couverts de bâches de toile, dormaient dans la moiteur du midi, tanguant à peine à notre passage. J’inspirai profondément et levai la tête vers la verdure qui, contre toute attente, s’accrochait aux interstices des vieux murs décrépits. Aux fenêtres, des fleurs cherchaient la lumière et des cordes à linge pendaient comme de grands pavois. Et juste au-dessus, la route azurée du ciel resplendissait, pleine de promesses.

À la fin des fins, le taxi se rangea en douceur le long d’un immeuble moutarde sur lequel brillaient en lettres dorées les mots : Hôtel San Marco. Mon sang se figea. J’acceptai la main tendue pour monter sur le quai. Je fouillai fébrilement dans mon sac et payai l’homme qui m’observait d’un air narquois. À la porte de la réception, mon pas hésita. Je me retournai et jetai un coup d’œil sur le canal qui s’évanouissait, au loin, dans une pénombre veloutée. À l’intérieur de l’hôtel, l’auteur d’un cœur tracé sur un bout de papier m’attendait. Je le connaissais si peu… Mais quelque chose me disait que Venise, ce songe de pierre et d’eau, m’invitait à empoigner mon destin et à lui faire la fête. Je saisis la poignée de ma valise et d’une solide poussée de l’épaule, j’ouvris toute grande la porte.

Une réflexion sur « Un songe de pierre et d’eau »

  1. L’image que tu nous dessines de la ville est si vivante, si «humaine» que je me suis plu à l’imaginer comme une belle entremetteuse qui, selon ses caprices, réunit ou sépare les amants. Qu’adviendra-t-il de ces deux-là, passés le feu d’artifice de l’hôtel San Marco? La lectrice que je suis aimerait bien le savoir…

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