Coincée dans la toundra

Suis restée coincée dans la toundra, le vidda comme ils disent là-bas, chez les Sami. Pour lire le premier tome de la trilogie d’Olivier Truc, celui qui précède Le détroit du Loup dont je vous parlais dans mon dernier billet. Le dernier Lapon.

laponCe récit s’ouvre sur une scène hallucinante qui se passe en 1693. La chasse est ouverte. Le gibier : les Lapons, leur langue, leur religion, leurs chants, leurs symboles. Mais ce jour-là, c’est un Lapon qui est sur le bûcher. Parce qu’il n’a pas voulu dévoiler où il a caché l’objet convoité par le pasteur luthérien. Lorsqu’on termine le roman, on revient lire ce premier chapitre et tout s’éclaire.

Nous sommes ensuite de retour dans l’époque actuelle. Un tambour sacré, transmis par un collectionneur français au musée de Kautokeino, est volé. Puis un éleveur de rennes alcoolique et troublé mentalement est assassiné. Son scooter est brûlé. Ses oreilles coupées. Comme le font les éleveurs lorsqu’un de leurs rennes est tué accidentellement afin d’en démontrer la propriété et d’obtenir un remboursement. Qui a volé le tambour? Pourquoi? Qui a tué l’éleveur, et surtout, pourquoi lui avoir tranché les oreilles? Et les avoir marquées d’un signe indéchiffrable? Y a-t-il un lien entre les deux événements? Voilà les questions auxquelles la patrouille P9 va s’attaquer sur fond de tensions entre Sami et les autres groupes de la population locale. Car le vol du tambour, symbole puissant de la culture Sami mais aussi des tentatives de déculturation dont ils ont été victimes, excite ces tensions.

Lorsque j’ai commencé l’école, à sept ans, je me suis retrouvé dans un pensionnat où il n’y avait pratiquement que des enfants lapons. Nous avions interdiction de parler sami. L’instituteur était suédois et ne parlait que le suédois. Exprès. Il fallait faire de nous des petits Suédois. […] Nous étions battus si nous parlions sami, même pendant les récréations. (Ça nous rappelle quelque chose, à nous, Canadiens, n’est-ce pas?)

Des barrages routiers s’érigent. Or, une conférence de l’ONU sur les populations autochtones doit se tenir à Oslo trois semaines plus tard, et les politiciens tiennent à faire bonne figure face au monde quant au soin qu’ils prennent des Lapons. Comme on le ferait de quelque artefact folklorique. Je respecte la culture de nos amis sami, humm. Tout cela reste de la culture, n’est-ce pas… susurre le pasteur de Kautokeino.

Comme dans Le détroit du Loup, l’histoire est prétexte à nous faire pénétrer dans cette culture sami telle qu’elle se vit aujourd’hui, déchirée entre des modes de vie et des activités qui entrent en collision : élevage traditionnel et transhumance, sédentarisation des éleveurs, utilisation de moyens modernes de communication et de transport, exploitation des richesses naturelles. Tout cela dans une nature implacable, le froid extrême, la nuit polaire. Mais en même temps que les heures d’ensoleillement s’allongent, les faits sortent de l’ombre, petit à petit. Et les drames mis en lumière sont bien plus profonds que ceux qu’on croyait avoir à résoudre.

Un très bon livre, qui nous ouvre une fenêtre sur un peuple peu accessible, comme aucun voyage touristique ne le ferait.

Olivier Truc, Le dernier Lapon, Métailié noir, 2012, 420 pages

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