Des échos de l’enfer

Les polars sont souvent des histoires de bons et de méchants. De bons qui viennent à bout des méchants. Dans ce roman, il n’y a que des pires et des «moins pires». Personne n’a les mains blanches dans l’univers glauque de R.J Ellory. Un cœur sombre, celui de Vincent Madigan, inspecteur au 167 ° commissariat de East Harlem, nous projette dès les premières lignes dans un drame haletant qui ne nous laissera aucun instant de répit jusqu’à la conclusion.

coeurPolicier d’expérience et de renom, Vincent Madigan est, depuis de nombreuses années et à l’insu de tous, acoquiné avec Sadià, le parrain de ce secteur de la ville. Pourquoi? Il se le demande encore lui-même. L’usure du boulot, l’impuissance face aux forces obscures du crime organisé, les amours déçues, l’appât du gain? Toutes ces raisons peut-être. Au fil des ans, Madigan a laissé derrière lui deux femmes, une maîtresse et quatre enfants. Il se drogue, il boit. Les pensions alimentaires, les frais d’avocat, le coût de la dope et des médicaments, tout ça crée des dettes. Et vient un moment où, désespéré, il tente le tout pour le tout pour se sortir de la dèche. Il monte donc un coup énorme afin de s’emparer d’une rentrée d’argent appartenant au caïd, Sadià (comme dans sadique…). Avec trois complices censés ignorer son identité réelle, il prend d’assaut la maison où les sbires de Sadià comptent terrer le butin, fruit d’un braquage de banque. S’en suit un carnage au terme duquel Madigan et ses complices s’enfuient avec l’argent. Mais au moment du partage, l’un des hommes tente de faire chanter Madigan, révélant son identité aux autres. Le policier aux abois n’a d’autres choix que de les abattre tous les trois. Sadià, aussitôt informé de l’attaque de sa maison dans laquelle est mort un de ses neveux, somme Madigan d’identifier les coupables. De retour au commissariat, on lui confie l’enquête. Obligé de se rendre sur les lieux du crime, il réalise qu’une petite fille, mystérieusement confinée dans une chambre de la maison, a été touchée d’une balle à l’abdomen et risque de mourir. Tout cela, on l’apprend dans les tout premiers chapitres du livre. Comment l’inspecteur, pris entre l’arbre et l’écorce, réussira-t-il à se sortir de la monstrueuse situation dans laquelle il s’est mis? Et surtout, comment surmontera-t-il la crise de conscience provoquée par la découverte de l’enfant blessée?

Vraiment, ce Madigan n’a rien pour inspirer la sympathie. Pourtant, on n’arrive pas à le détester. Par un habile procédé narratif faisant alterner les chapitres écrits au «il» et ceux au «je», l’auteur sait nous faire partager les sentiments et les émotions extrêmes qui minent Madigan : peur intense et omniprésente des conséquences de ses actes, culpabilité et honte dévorantes de ce qu’il est devenu comme policier, comme homme, incompréhension des causes de son dérapage, désir fugitif de se reprendre en main, de régler la situation et de disparaître, de recommencer à zéro, mais aussi cynisme et incapacité à assumer ses responsabilités.

Des choses se produisent. Pour la plupart mauvaises. Trop pour s’en souvenir. Vous oubliez les détails, évidemment. Les détails sont sans importance jusqu’à ce qu’ils en prennent, et alors ils deviennent vitaux. Une question de vie ou de mort. Le fait qu’on en soit là où on en est ne peut jamais être attribué à une seule chose. La destination ne dépend jamais d’une seule facette du voyage, et si on parle de la vie, la destination qu’on avait prévue n’est de toute manière jamais celle où on arrive. Et ce n’est jamais une seule chose qui nous fait perdre le contrôle, qui fait que notre vie nous échappe. S’il n’y avait qu’une seule raison, alors peut-être qu’on pourrait revenir en arrière et tout réparer. C’est ce qu’on se dit sans cesse. […] Et pendant un moment on peut se torturer l’esprit à se demander comment revenir en arrière et tout réparer.

Malgré tous ses méfaits et ses crimes, il a gardé une part d’humanité à laquelle il essaie de se raccrocher tout en se jugeant à peine moins mauvais que Sadià, véritable psychopathe. À sa façon, avec les seules armes qu’il connaît, il tentera de se racheter.

Rarement ai-je lu une histoire aussi intense. Dès les premières lignes, notre pouls s’accélère et n’a pas plus de repos que celui du policier dont chacun des pas surplombe le précipice. La seule façon de reprendre notre souffle est de fermer un moment le livre pour faire autre chose. Je connaissais la réputation d’Ellory comme maître du polar. J’ai goûté à sa médecine. Et j’en redemanderai.

R.J. Ellory, Un cœur sombre, Sonatine Éditions, 2016 (pour la traduction française), 377 pages

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