Ventres de femmes

ce ne sont pas corps de parade
ce ne sont pas chair à caméra
c’est pire encore
corps de chair
avec plein de cœur dedans
avec de l’âme à ras-bord
ce sont des ventres
crus et nus comme de vrais ventres
ventres de femme comme des soleils
mortels
ventres de femme
si semblable au nôtre
c’est cette chair
ce sont ces ventres
ce sont ces soleils
que crèvent les balles de l’Histoire

L’énigme des détours

C’est une lente méditation, une spirale de vie qui tourne sur elle-même en s’enfonçant au cœur des commencements. L’énigme du retour de Dany Laferrière. C’est mon premier contact avec l’écrivain. Je ne peux dire s’il écrit toujours avec cette même économie de mots et d’effets. Et pourtant quelle poésie! À chaque ligne. On ne sait quel extrait choisir pour l’illustrer : « Je descends la rue/pour un bain/dans ce fleuve humain/où plus d’un se noie/chaque jour. »

Ses paroles essentielles nous traversent le corps :  les couleurs des marchés, des filles, la désolation de la terre pelée, le désir exaspéré par la chaleur et la faim , la joie de vivre malgré la mort impatiente, le goût de la mangue,  la fidélité des vieux amis paternels, la violence aussi, la violence de la dictature qui ne fait que changer de masques, tout cela chevillé au pays. Ce composé d’images brûlantes nous fait prendre la mesure, par contraste, de la glace dans laquelle nous sommes taillés.

La mort du père est le prétexte d’un retour au pays. Destin parallèle d’un père et d’un fils qui ont fui le pays vers le même âge pour poursuivre ailleurs, chacun à leur façon, la lutte pour la liberté. Pour l’aîné, l’arme fut politique. Pour le fils, l’arme passe par l’écriture. Petit à petit, l’exilé retrouve la terre natale, les gens qu’il a connus, sa mère, sa soeur, son neveu, les amis d’enfance, ceux qui ont connu son père, et surtout, sa grand-mère qui, de son cimetière, reste la matrice vivante de l’enfant qu’il fut.

Pèlerinage de l’adulte sur les routes qui le ramènent à son enfance. Chemin d’images et de sensation qui ficellent l’homme à ses origines. La vie n’est-elle pas un long détour chaotique vers un enfant qui attend la nuit?

Dany Laferrière, L’énigme du retour, Boréal.

Les traces de nos pas

D’un côté la mer
Cousue à l’horizon

De l’autre côté la ville
Adossée contre le ciel

La mer clapote ou gronde
Ondule ou roule sa fureur
Camouflant le gouffre
Sous ses innocentes crêtes
Que le vent retrousse
Comme une pluie inversée

La ville de verre se tient debout
Grince ou rugit
Grouille, s’agite ou s’énerve
Camouflant le gouffre
Derrière ses lumières innombrables
Comme un ciel de nuit inversé

Entre les deux, je marche sur le sable
Qui absorbe toutes choses, même les rêves
Je marche sur le fil tranchant de la vie
Avec dans les mains de l’eau et du verre
Dans le galop assourdissant des chevaux
Que la brunante excite

Ni la mer, ni la ville, ni le sable ne gardent la trace de nos pas…

Un début du monde

Un jour, Dieu sépara la terre et les eaux et il vit que cela était bon. Ce jour-là, il eut peut-être une distraction et oublia un large pas du sud de la Floride – les Everglades. La terre et les eaux s’y confondent. Seules quelques routes tracées de main d’homme, comme pour pallier la divine omission, permettent d’aller se faire une idée de cette partie de la création laissée en plan ; les éléments amalgamés y sont peuplés d’oiseaux et de reptiles. Il y règne sans contredit une atmosphère de début du monde. Une vastitude émouvante s’offre à la vue des humains stupéfiés. La vie humaine et la vie animale semblent pouvoir coexister sans heurts. Les oiseaux et les alligators se laissent approcher et admirer. En font-ils autant de ces bipèdes chamarrés et jacassiers qui les observent?

Au bout de quelques heures, on s’extirpe de ce coin de paradis, l’âme apaisée, pour replonger dans la trépidation des autoroutes surchargées. Automobilistes accrochés à leur téléphone, bouchons interminables, tôles froissées : toute agitation qui nous rappelle que ce paradis est menacé de disparition.

Inexorablement, l’humain étouffe ce qu’il aime.

Le langage nous met au monde

Hector Biancotti dit ceci: «Rien de ce qui peut n’être nommé n’existe vraiment. Les mots mettent la vie au monde. Nous font humains. Les mots sont le matériau de la conscience. Sans eux, l’instinct, la vie animale brute, méconnue, l’absence.»

Seuls les mots ont le pouvoir d’extraire la vie du limon dont elle origine et où elle croupit. Nous n’aurons pas trop de toute une vie pour mettre au jour une partie de notre être. Mais quel merveilleux projet de vie!

Hector Biancotti, Le traité des saisons, Paris, Gallimard, 1977, 246 p.

Les mots m’intéressent. Entendez le langage, l’expression des idées, des émotions, des images. Je m’intéresse à l’écriture, à la lecture, à l’édition et à tout ce qui entoure le monde de la parole avec un petit p. Et je rêve de la Parole avec un grand P. C’est de tout cela dont j’ai envie de parler, d’entendre parler et de discuter.